Le format « reportage » du Labo Société Numérique vise à mettre en lumière des initiatives locales inspirantes en faveur du numérique d’intérêt général. Il ambitionne de contribuer à l’essaimage et souligner la reproductibilité de ces initiatives sur d’autres territoires. Ce reportage est réalisé par François Huguet, pour le compte du Labo Société Numérique, chercheur en humanités numériques (PhD Institut Polytechnique de Paris) dont les travaux consistent à enquêter, documenter et valoriser les mondes du numérique d'intérêt général.
Avant-propos
Une étude d'impact publiée par le Département du Tarn — vient documenter, chiffres à l'appui, ce que les médiateurs, les médiatrices, les travailleuses et travailleurs sociaux du numérique observent depuis des années sur le terrain : les « fractures numériques » ne sont plus des affaires d'équipement, mais des affaires de pouvoir — pouvoir de comprendre, pouvoir d'agir, pouvoir de ne pas se sentir en faute face à un écran. Une étude issue du travail de conception de la feuille de route départementale pour un numérique inclusif « France Numérique Ensemble », édifiante (voire modélisante) à plus d’un titre.
Retour sur la démarche
On aimerait en finir avec l'expression. « Fracture numérique » a quelque chose d'un peu daté, comme si le problème se réduisait à une ligne ADSL manquante ou à un ordinateur trop vieux. L'étude conduite dans le Tarn entre avril et juin 2025, à partir de 205 questionnaires recueillis auprès des usagères et usagers de douze structures de médiation numérique du département, vient déloger ce logiciel de pensée que de multiples travaux cherchent à débrancher eux aussi depuis des années. Elle le fait avec une rigueur méthodologique inhabituelle pour ce genre d'exercice administratif : l'équipe qui la signe (notamment Benoît Van Gaver, coordinateur Conseillers numériques du département du Tarn et Clémence Moliner cheffe du service Aménagement numérique du Territoire) assume ouvertement ses biais d'échantillonnage, s'appuie sur la littérature scientifique existante — notamment les travaux de l’ANCT réalisés par le CREDOC et le CREAD de l'Université de Rennes 2 sur l'éloignement numérique — et n'hésite pas à retourner un regard critique sur ses propres résultats. C'est suffisamment rare pour être souligné, et cela mérite qu'on lise cette étude avec les outils des sciences sociales plutôt qu'avec ceux, plus consensuels, de la « lutte contre la fracture numérique » qui semblent peu pertinents de nos jours.
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Pourquoi cette étude d’impact mériterait d'essaimer ?
Ce qui rend l'exercice tarnais édifiant ne tient pas seulement à ses résultats, mais à sa méthode — et c'est précisément ce qui le rend reproductible ailleurs.
Une méthodologie peu coûteuse et déjà standardisée
L'étude ne part pas de zéro : elle reprend, en l'adaptant, le questionnaire de l'enquête nationale de référence sur le sujet (La médiation numérique : quels effets sur quels publics ?, Asdo études pour l'ANCT, 2024), elle-même construite à partir de la littérature scientifique en se basant sur trois référentiels déjà éprouvés (compétences, capabilités et rapport psychosocial au numérique). Un département n'a donc pas besoin de concevoir un protocole d'enquête inédit : le canevas existe, il est public sur les Bases du numérique d’intérêt général, et il a donc déjà été éprouvé à l'échelle nationale sur plus de 1 300 répondant·es. Cela permet une déclinaison au niveau local — ce que le Tarn a fait avec douze structures partenaires, en recueillant 205 questionnaires exploitables sur trois mois, avec des canaux de passation mixte papier/en ligne via l’outil LimeSurvey, sans budget d'enquête externalisée. En complément du questionnaire de l’enquête national déjà rendu public, l’ANCT produira prochainement un outil de passation en ligne, facilitant encore davantage la déclinaison et l’adaptation au niveau local.
Un choix d’utiliser des variables subjectives pour mesurer l’impact
En s’appuyant sur le questionnaire de l’enquête nationale, le département du Tarn fait le choix de mesurer l’impact des actions de médiation numérique notamment à partir de variables subjectives du rapport des publics au numérique, afin de mieux comprendre les mécanismes d'éloignement numérique. En effet, le fait d'avoir accès aux équipements, et d'avoir des compétences numériques ne suffit pas à comprendre l'impact sur la vie quotidienne des bénéficiaires. La dimension subjective du rapport au numérique est déterminante dans le développement (ou non) d'usages permettant d'améliorer le « pouvoir d'agir » au quotidien (cf. le concept de « capabilité numérique »). L'appropriation des technologies numériques ne peut se faire que si l'individu perçoit et croit en ses propres capacités à se servir du numérique comme vecteur d'opportunités.
Un croisement de données qui change tout
La vraie valeur ajoutée tarnaise n'est pas le questionnaire lui-même, mais son croisement systématique avec des données déjà disponibles dans n'importe quel département doté du dispositif Conseiller numérique : les statistiques d'activité de la Coop de la médiation numérique (l'outil de suivi d’activité mis à disposition par l'ANCT à l’ensemble des médiateurs et médiatrices), les données INSEE de population et de diplôme, et la grille de densité communale de l'INSEE pour qualifier la ruralité. C'est ce croisement qui permet de repérer des biais (la sous-représentation des jeunes dans l'échantillon, corrigée par les chiffres d'activité réels) et de faire parler les chiffres au niveau infra-départemental — sans lever une seule donnée supplémentaire sur le terrain.
Une honnêteté méthodologique rare, qui devrait faire norme
L'étude documente ses propres angles morts au lieu de les taire : biais de sélection vers les publics volontaires, absence des exclusions subies, sous-représentation des mineur·es et des actif·ves. Cette transparence n'est pas cosmétique — elle est ce qui permet à un autre territoire de savoir, avant de répliquer l'exercice, quels publics il devra aller chercher spécifiquement en dehors du seul canal du questionnaire (aller-vers, entretiens qualitatifs complémentaires, etc.).
Un format qui rend l'étude actionnable politiquement
En reliant les résultats d'usage à des données de terrain concrètes — le nombre de postes de conseiller·es numériques, leur évolution budgétaire, le maillage avec les espaces France Services — l'étude tarnaise transforme un exercice de mesure d'impact en argumentaire de plaidoyer directement utilisable auprès des élu·es départementaux et des partenaires financeurs. Cela a permis de créer un effet d’enrôlement autour de leur feuille de route départementale à l’image de l’organisation du premier « NEC Tarn ». C'est un gabarit que n'importe quel service Aménagement numérique du Territoire pourrait s'approprier pour objectiver, chiffres locaux à l'appui, une nécessité budgétaire qui reste aujourd'hui trop souvent défendue par anecdotes. En somme : ce que le Tarn donne à voir aux autres départements n'est pas un rapport de plus sur l'inclusion numérique, mais un protocole réplicable d’étude d’impact à moindre coût, qui transforme une conviction de terrain en preuve chiffrée et localisée.
Les principaux enseignements
Un chiffre qui devrait faire déplacer le débat
Premier constat, qui dérange déjà l'idée reçue : ce ne sont pas les équipements qui manquent. 87 % des publics accompagnés possèdent un téléphone portable, 93 % un ordinateur, 96 % disposent d'une connexion à domicile — des taux proches, parfois même supérieurs, à la moyenne nationale.
Ces chiffres devraient déplacer le débat. Il s’agirait de passer d’une approche centrée sur le manque (d’accès, d’équipement), véhiculée par la notion de « fracture numérique », à une approche centrée sur les apports des technologies numériques dans le quotidien de chaque personne. Or, tous les individus ne sont pas en capacité de tirer les mêmes profits du numérique, là réside le sens de l’accompagnement des médiatrices et médiateurs numériques.
Le numérique comme épreuve, pas comme outil
Avant tout accompagnement, l'étude demandait aux publics d'évaluer leur aisance numérique sur une échelle de 1 à 5. La note moyenne se situait à 2,06 — près des deux tiers des répondantes et répondants se classaient dans les niveaux 1 ou 2, c'est-à-dire un rapport au numérique franchement inconfortable. Mais le chiffre le plus intéressant n'est pas là : c'est dans l'explication du changement, une fois l'accompagnement terminé, qu'apparaît la vraie nature du problème. Interrogés sur ce qui a changé pour eux, les publics citent en premier lieu — à 68 % — le fait d'être « moins stressés à l'idée de manipuler des outils numériques », loin devant la simple acquisition de compétences techniques.
En reprenant des éléments théoriques sur les sources du sentiment de compétence, l'étude montre que ce sont l'état émotionnel (68 %) et l'expérience personnelle acquise par la pratique (59,8 %) qui pèsent le plus dans la reconstruction de la confiance — bien plus que les encouragements extérieurs (23 %). Autrement dit : ce que « soigne » la médiation numérique, avant tout, c'est une angoisse. Le formulaire en ligne, le compte à créer, l'identifiant à retrouver : chacun de ces gestes, anodins pour qui les maîtrise, devient un risque de disqualification pour qui ne les maîtrise pas. Le numérique, quand il devient la voie unique d'accès à un droit, cesse d'être un outil d'émancipation pour devenir un dispositif de tri social — et c'est ce sentiment de risque permanent, plus que l'ignorance technique, que les médiatrices et médiateurs passent le plus clair de leur temps à désamorcer.
Un public situé : l'âge, le genre, le diplôme, le métier
L'étude a le mérite de ne pas s'arrêter à un implicite universaliste du type « tout le monde est concerné ». Les femmes représentent 70 % des publics accompagnés — un chiffre que l'équipe de l'étude relie à la fois à la répartition sociale de la gestion administrative du foyer et à une plus grande propension, socialement construite, à demander de l'aide plutôt qu'à s'enfermer dans la débrouille solitaire.
Le niveau de diplôme, lui, agit comme un révélateur : 38 % des publics accompagnés n'ont pas le baccalauréat. L'étude prend soin de préciser que ce critère fonctionne comme un indicateur de capital culturel plus que de milieu social au sens strict — la massification de l'enseignement supérieur ayant produit, y compris dans les catégories modestes, des écarts de diplôme qui ne recoupent plus exactement les écarts de revenu. A ce titre, de récents travaux montrent que le niveau de diplôme est le facteur le plus discriminant pour caractériser le rapport au numérique de la population.
Ce qui frappe également c'est l'ampleur du vieillissement de ce public : 86,3 % des personnes accompagnées ont plus de 60 ans, et plus de la moitié — 52,6 % — ont dépassé 70 ans. Il ne s'agit donc pas d'un public « un peu plus âgé que la moyenne » : c'est un public façonné presque exclusivement par le grand âge, où toute autre tranche de la population active est quasiment absente (0,5 % pour les 25-39 ans, alors qu'ils pèsent 15 % de la population tarnaise). Plusieurs éléments peuvent être évoqués quant à cette surreprésentation. D’une part, de manière pragmatique, il s’agit de public caractérisé par une grande disponibilité, souvent compatible avec les horaires proposés des accompagnements. D’autre part, c’est parmi la génération des 70 ans et plus que l’on retrouve la plus grande part de personnes non diplômées, n’ayant pas connu le phénomène de massification scolaire, associé à une arrivée tardive des outils numériques dans leur vie.
Mais c'est l'analyse par catégorie socio-professionnelle qui réserve la surprise la plus nette, et la plus rarement commentée dans ce genre de rapport : les agricultrices et les agriculteurs sont quatre fois plus représentés parmi les publics accompagnés (8 %) que dans la population tarnaise (2 %). Les employé·es le sont également (36 % contre 25 % dans la population générale). Ce n'est pas un hasard. Tout d’abord, il s’agit de catégories très présentes sur le territoire tarnais et qui peuvent, là encore, être reliées à des individus peu ou pas diplômés. Par ailleurs, il convient de noter que ce sont des catégories très exposées aux exigences administratives dématérialisées et complexes — télédéclarations PAC, MSA, etc. — qui viennent chercher de l'aide dans un contexte où les médiatrices et médiateurs numériques incarnent des intermédiaires facilement accessibles. La médiation numérique, ici, n'est pas seulement affaire d'âge : elle recoupe aussi une géographie professionnelle très concrète ancrée dans le contexte territorial.
Le territoire : pas la distance, mais le maillage
Dans ce département fortement rural, on aurait pu s'attendre à ce que l'éloignement géographique soit le facteur numéro un. Ce n'est pas ce que montre l'étude : 61 % des publics sont accompagnés dans leur propre commune de résidence, pour une distance moyenne parcourue de 5,8 km et un temps de trajet moyen de +/- 7 minutes. Le vrai enjeu n'est donc pas la distance en kilomètres, mais la densité du maillage — la capacité du réseau des médiatrices et médiateurs, souvent itinérants, à s'inscrire dans le quotidien des habitant·es sans qu'il faille organiser un déplacement pour régler une démarche. Ce maillage repose en bonne partie sur une articulation fine avec les espaces France Services : dans le Tarn, sept conseiller·es numériques départementaux collaborent directement avec dix espaces France Services, ces derniers incarnant une médiation administrative de proximité capable de détecter les besoins d’accompagnement au numérique nécessitant l’intervention des médiateurs et médiatrices numériques. Cela permet d’assurer le relais de l’autonomie administrative vers l'autonomie numérique.
Reste un chiffre qui mérite qu'on s'y arrête : seuls 45 % des publics accompagnés disent pouvoir compter sur un·e proche pour obtenir de l'aide sur le numérique en cas de besoin. Autrement dit, pour une majorité d'entre elles/eux, le médiateur ou la médiatrice numérique n'est pas un recours parmi d'autres : c'est le seul. Ce chiffre donne une autre couleur à la notion de « médiation numérique comme lien social » : ce n'est pas un supplément d'âme, c'est parfois le seul filet…
Le point aveugle : le besoin d’accompagnement administratif
En ce qui concerne les démarches administratives en ligne, les conseiller·es numériques n'ont pas vocation à se substituer aux missions des agents Frances Services, au-delà d'un premier « coup de pouce », et doivent ainsi orienter l'usager vers espace France Services le plus proche. Sur le papier, la frontière est claire : médiation numérique d'un côté, médiation administrative de l'autre.
Sur le terrain tarnais comme dans beaucoup de territoires français, cette frontière a tendance à s’effacer. Les démarches administratives en ligne restent l’un des sujets les plus abordés en accompagnement. Pour une partie de ces publics, l'enjeu n'est donc pas — ou pas seulement — numérique : c'est avant tout un sujet de médiation administrative, que des professionnel·les non formé·es à cet effet, et non mandaté·es pour cela, se retrouvent parfois à assumer. En effet, l’accompagnement au numérique de la population peut faciliter l’accès aux démarches administratives en ligne, mais les difficultés éprouvées par les Français dans la réalisation des démarches relèvent principalement du domaine administratif. Si la numérisation des démarches administratives a permis une simplification des démarches pour certaines personnes, elle produit une relation directe avec l’administration (sans intermédiaire humain) qui pose des difficultés à près de 1 Français·e sur 2. Le besoin d'intermédiation humaine se retrouve ainsi déplacé, vers des médiatrices et médiateurs numériques ou encore des aidant·es sociaux·ales qui se retrouvent en pleine épreuve de professionnalité, incarnée par l’écart entre ce qu’ils/elles considèrent devoir faire et ce qu’ils/elles font réellement.
Ce que la médiation change : mesurer le rapport au numérique
La force de cette étude est peut-être moins de compter les accompagnements que de chercher à mesurer ce qu’ils produisent. Et pour cela, elle ne se contente pas de demander aux publics s’ils sont satisfaits : elle interroge leur rapport au numérique avant et après l’accompagnement, à partir d’une série de questions qui permettent de saisir une évolution subjective — celle du sentiment d’aisance, de la confiance, du stress ou encore du sentiment de progression. La question de l’aisance est à cet égard particulièrement éclairante. Avant l’accompagnement, les personnes interrogées évaluent en moyenne leur aisance numérique à 2,06 sur 5. Après celui-ci, cette moyenne atteint 3,39 sur 5. Ce déplacement ne dit pas seulement que les personnes ont appris à effectuer telle ou telle manipulation : il indique qu’elles se sentent davantage en capacité d’agir avec le numérique.
C’est aussi ce que racontent les questions portant sur les effets ressentis de l’accompagnement. 68 % des personnes interrogées déclarent être moins stressées à l’idée de manipuler des outils numériques, tandis que 59,8 % évoquent l’expérience acquise par la pratique comme un élément ayant contribué à leur sentiment de compétence. Les encouragements extérieurs, eux, ne sont cités que par 23 %. Autrement dit, l'accompagnement semble produire quelque chose qui dépasse la transmission d'un savoir-faire : il permet de reprendre prise sur des situations auparavant vécues comme difficiles, voire anxiogènes. Le questionnaire permet ainsi de poser une série de questions simples, mais politiquement décisives : Est-ce que je me sens plus à l’aise qu’avant ? Est-ce que j’ai moins peur de faire une erreur ? Est-ce que je me sens davantage capable de résoudre seul·e un problème ? Est-ce que je me sens plus confiant·e face à un outil ou une démarche numérique ? Est-ce que j’ai le sentiment d’avoir progressé ?
En passant d'une mesure des compétences à une mesure du rapport au numérique, l'étude donne à voir une dimension souvent invisible de la médiation : la restauration d'une capacité à agir.
Les résultats sont particulièrement nets sur ce point : 94 % des publics ont le sentiment d’avoir progressé et 98 % se déclarent satisfaits de leur accompagnement. Ces chiffres ne constituent évidemment pas, à eux seuls, une preuve d’un changement durable des pratiques — l’étude assume d’ailleurs les limites inhérentes à une enquête menée auprès de personnes déjà venues chercher de l’aide. Mais ils objectivent quelque chose que les seuls indicateurs d’activité ne permettent pas de voir : ce qui se transforme pendant un accompagnement n’est pas seulement ce que les personnes savent faire, mais la manière dont elles se sentent capables de faire avec le numérique. C’est probablement là que se situe l’un des principaux intérêts de cette méthode.
Mesurer l’impact de la médiation numérique, ce n’est pas seulement compter des accompagnements : c’est pouvoir comparer un état initial et un état après accompagnement, et donc rendre visible une transformation. L'aisance, le stress, la confiance, le sentiment de compétence ou de progression deviennent ainsi des indicateurs d’une politique publique qui agit sur une dimension difficilement quantifiable autrement : le rapport que les individus entretiennent avec un environnement numérique devenu incontournable.
Ce que l'étude elle-même refuse de cacher
Il faut ici rendre justice à l'exercice : contrairement à beaucoup de rapports institutionnels, l'étude tarnaise consacre une part significative de sa conclusion à ce qu'elle ne voit pas. Elle le formule sans détour : les publics interrogés ici ne sont pas les plus en difficulté. Ce sont des personnes qui ont eu la ressource — matérielle, cognitive, sociale — de venir jusqu'à une médiatrice ou un médiateur, de comprendre qu'elles avaient une lacune, et de se donner les moyens de la combler. Restent, en dehors du radar de cette enquête comme de beaucoup d'autres, celles et ceux qui n'ont pas accès à un équipement à bas coût, qui n'identifient pas leurs propres lacunes, ou qui vivent une exclusion numérique subie plutôt que choisie — les publics, précisément, les plus difficiles à atteindre, parce qu'il faut d'abord les identifier avant de pouvoir les orienter.
L'étude signale aussi, en creux, la fragilité du mythe des « natifs du numériques » : les jeunes de moins de 18 ans, quasi absent·es de l'échantillon pour des raisons méthodologiques, représentent pourtant une part réelle de l'activité des conseiller·es numériques du département (7,4 % pour les moins de 12 ans, 10,8 % pour les 12-17 ans selon les données d'activité), pour des accompagnements centrés sur d'autres enjeux — réseaux sociaux, cyberharcèlement, désinformation — qui n'ont rien à voir avec une supposée maîtrise spontanée des outils par la jeunesse.
Une politique publique, pour un phénomène social
L'étude du Tarn conclut, à juste titre, que la médiation numérique doit être pensée comme une infrastructure sociale durable plutôt que comme un dispositif transitoire censé « rattraper un retard ». En effet, la médiation numérique, comme d’autres formes de médiations liées à la formation des adultes tout au long de la vie, entretient un lien fort avec l’éducation populaire qui s’intéresse à la formation civile et civique. La maîtrise du numérique en confiance portée par la médiation numérique s’accompagne de l’acquisition d’une culture numérique permettant de développer un regard avisé des usages numériques.
Ainsi, la médiation numérique permet de réduire l’exposition de la population aux risques que peut comporter le numérique (désinformation en ligne, cyber-malveillance, addictions aux écrans, etc.), tout en lui donnant la possibilité de tirer profit de ces technologies en lien avec leurs pratiques quotidiennes. Prises ensemble, la lutte contre les inégalités numériques et la diffusion d’usages éclairés des technologies numériques font de la médiation numérique la clef de voûte d’une société numérique apaisée.
Partout en France, l’action des médiatrices et médiateurs numériques, reposant sur un rapport humain de proximité, constitue les bases d’une politique d’inclusion numérique ambitieuse, vecteur de lien social et de cohésion territoriale.