Présenté à la conférence internationale CHI 2026, l’article How Interface Design Choices Lead to Indirect Environmental Impacts Through Use Intensification, signé par les chercheuses françaises Anaëlle Beignon (Université de Strasbourg), Aurélien Tabard (Université Claude Bernard Lyon 1) et Nolwenn Maudet (Université de Strasbourg), propose un déplacement du regard sur les impacts environnementaux du numérique. À rebours d’une lecture strictement technique des impacts environnementaux, cet article propose d’explorer comment les choix de design participent, de manière diffuse mais déterminante, à l’intensification des usages numériques et à leurs conséquences écologiques.
Référence :
Le paradigme Cornucopien
Le champ d'analyse :

À partir d’une étude empirique consacrée aux applications de messagerie instantanée (WhatsApp, Instagram, Messenger, Telegram, Snapchat, etc.), les autrices de cet article montrent que les choix de conception ne se contentent pas d’organiser l’expérience utilisatrice/utilisateur. Ils participent activement à transformer les pratiques, en orientant les usages vers des formes toujours plus intensives. Cette intensification apparaît alors comme un maillon central reliant le design aux impacts environnementaux. Le cadre théorique mobilisé s’inscrit dans le paradigme dit « cornucopien » ou de la « corne d’abondance », bien connu en interaction humain-machine. Celui-ci décrit une dynamique circulaire dans laquelle l’augmentation des services numériques stimule la demande, laquelle justifie à son tour l’expansion des infrastructures, permettant ensuite l’émergence de nouveaux services. Un système auto-renforcé, où croissance des usages et expansion technique s’alimentent mutuellement.
Dans cette perspective, les technologies ne répondraient pas simplement à des besoins préexistants : elles contribuent à les produire, à renforcer leurs usages. Les autrices s’appuient ici sur des notions proches des effets rebond ou de la demande induite, mais en s’intéressant plus spécifiquement aux mécanismes concrets à l’œuvre dans le design des interfaces. Car ces dernières ne sont pas neutres : elles configurent les possibles, hiérarchisent les actions et façonnent des normes d’usage.
Référence :
Une méthodologie qualitative
L’enquête repose sur une méthodologie qualitative combinant l’analyse de 110 fonctionnalités issues de 17 applications de messagerie, un examen des affordances via un « technical walkthrough » (voir référence 3 ci-dessous), ainsi que douze entretiens semi-directifs avec des utilisatrices et des utilisateurs. L’ensemble permet de mettre en évidence un phénomène transversal : l’intensification des usages numériques.
Cette intensification se manifeste par une augmentation simultanée du volume de données échangées, de la fréquence et de la durée des interactions, ainsi que de la complexité computationnelle des pratiques (le niveau de ressources informatiques mobilisées pour réaliser un usage numérique donné : ensemble des calculs, traitements de données et opérations techniques nécessaires au fonctionnement d’une activité — qu’ils soient visibles pour l’utilisatrice/utilisateur ou non.). Elle constitue le mécanisme médiateur par lequel le design contribue, indirectement, à l’alourdissement de l’empreinte environnementale. Plusieurs « patterns » ou « schèmes » de conception apparaissent comme particulièrement structurants dans ce processus (un pattern/schème correspond à un choix de design typique — par exemple une notification push, un fil de discussion infini ou un indicateur de saisie — qui structure l’expérience utilisateur et oriente les usages). L’augmentation des capacités d’échange — notamment l’envoi de fichiers volumineux —, la diversification des formats de communication, l’intégration croissante de fonctionnalités d’intelligence artificielle, l’hybridation avec les logiques des réseaux sociaux ou encore l’accumulation continue des données participent toutes à renforcer cette dynamique d’intensification. Autant de choix de design qui incarnent concrètement les logiques du paradigme cornucopien.

Des fonctionnalités toujours plus « gourmandes »
Au-delà de ces caractéristiques techniques, l’étude met en évidence des mécanismes socio-techniques imbriqués. Les interfaces encouragent, par exemple, l’adoption de fonctionnalités plus gourmandes en ressources, tout en renforçant la dépendance aux plateformes à travers des effets de réseau puissants. Parallèlement, les exigences matérielles augmentent, contribuant à accélérer l’obsolescence des équipements. Enfin, les usages intensifs se normalisent progressivement, inscrivant dans les pratiques sociales des attentes d’instantanéité et de disponibilité permanente.
Ces résultats invitent à reconsidérer l’idée d’une « demande utilisateur » autonome. Loin d’être simplement exprimée par les individus, cette demande apparaît largement co-produite par le design et les dynamiques sociales. Le design d’interface se révèle ainsi comme un opérateur central de la croissance du numérique, en rendant désirables et invisibles des usages toujours plus intensifs, tout en naturalisant l’idée d’un numérique sans limites.
Apports et limites
L’un des apports majeurs de cette étude réside également dans son approche multi-niveaux, articulant pratiques individuelles, interactions sociales et infrastructures techniques. Une telle perspective permet de dépasser les analyses strictement techniques ou comportementales, en replaçant les usages dans des dynamiques socio-techniques plus larges.
Certaines limites sont néanmoins soulignées, notamment la focalisation sur les messageries, l’absence de quantification précise des effets observés, ou encore l’évolution rapide des technologies — en particulier celles liées à l’intelligence artificielle — qui pourrait reconfigurer ces dynamiques.
En mettant en lumière le rôle structurant du design dans l’intensification des usages, cette recherche ouvre des pistes importantes pour penser la soutenabilité du numérique. Elle invite notamment à développer des méthodes d’évaluation intégrant les effets indirects, à concevoir des interfaces favorisant des usages plus sobres, et à interroger les modèles économiques qui sous-tendent les choix de conception.
Plus largement, elle contribue à une réflexion critique sur les conditions de possibilité d’un design numérique réellement soutenable, capable de rompre avec les logiques d’intensification qui caractérisent aujourd’hui l’économie numérique selon les autrices.
Référence :
Sources
1. Conference on Human Factors in Computing Systems - l’un des principaux événements scientifiques internationaux dans le domaine de l’interaction humain-machine, des usages sociaux du numérique et des impacts sociétaux, culturels et environnementaux des technologies.
2. L’effet rebond désigne un phénomène par lequel les gains d’efficacité d’une technologie — par exemple une réduction de la consommation d’énergie par usage — entraînent paradoxalement une augmentation globale des consommations. Cette hausse s’explique par des changements de comportements (usage plus fréquent, élargissement des usages) ou par des effets économiques (baisse des coûts, augmentation de la demande).
La demande induite renvoie au processus par lequel l’augmentation de l’offre ou des capacités techniques génère de nouveaux usages et besoins qui n’existaient pas auparavant. Autrement dit, les infrastructures ou technologies ne se contentent pas de répondre à une demande préexistante : elles contribuent à la créer, en rendant possibles, accessibles ou désirables de nouvelles pratiques.
3. Le terme affordance, issu de la psychologie écologique, désigne les possibilités d’action qu’un environnement ou un objet offre à un individu, en fonction de ses propriétés et des capacités de cet individu. Dans le champ du numérique et du design d’interface, une affordance correspond à ce qu’une interface « suggère » ou rend possible comme action pour l’utilisatrice ou l’utilisateur. Par exemple, un bouton visuellement saillant invite à cliquer, une zone de texte à écrire, une notification à être consultée. Les affordances ne sont pas seulement techniques : elles sont aussi perçues et interprétées. Elles orientent les comportements en rendant certaines actions plus visibles, plus faciles ou plus légitimes que d’autres, contribuant ainsi à structurer les usages.