« L’intelligence artificielle, comme toute autre technologie, ne peut avoir comme seule finalité la rationalisation économique. L’IA ne doit pas être cantonnée à des stratégies visant uniquement à la productivité ou la réduction des coûts. Il faut pouvoir garantir qu’elle pourra contribuer à produire des solutions technologiques au service de l’intérêt général »
Pendant 18 mois, une cinquantaine de participant.e.s, venu.e.s du monde syndical et patronal, des entreprises comme des administrations publiques, ont travaillé à la mise au point de Dial-IA, « une boîte à outil opérationnelle, destinée à favoriser le dialogue social technologique autour de l’IA ».
Ce projet porté et coordonné par l’Institut de Recherches Économiques et Sociales (IRES), co-financé par l’ANACT (Agence nationale pour l'amélioration des conditions de travail) a impliqué plus particulièrement quatre organisations syndicales : la CFDT, la CFE-CGC, FO Cadres, l’UGICT-CGT.
Le projet a débouché sur un manifeste commun et une série de fiches destinées à l'acculturation des parties prenantes :
- Les basiques de l'IA ;
- Cartographie des enjeux ;
- Les situations de développement des systèmes d'intelligence artificielle SIA.
« Parler d’IA collectivement dans l’entreprise »
Cette boite à outil propose aussi des « leviers à activer pour mettre en œuvre une démarche de dialogue social technologique » à destination principalement des représentants du personnel.
Elle passe en revue les diverses raisons qui conduisent salarié.e.s et employeurs à parler et négocier autour de l'intelligence artificielle.
- L’IA est un enjeu d’attractivité de l’employeur : une forte majorité des plus de 1 100 personnes interrogées par ODOXA pour SAP s’accordent sur le fait qu’une entreprise en pointe sur l’intelligence artificielle séduit les jeunes (77 %), qu’elle est en avance sur ses concurrents (72 %), qu’elle attire les talents (67 %) et qu’elle est plus rentable (61 %).
- Les jeunes générations qui arrivent et arriveront sur le marché du travail utilisent déjà et de plus en plus l’IA : les jeunes de 16 à 25 ans recourent déjà massivement à l’IA. Près de 8 jeunes sur 10 (79 %) ont eu recours à un outil d’IA durant leurs études ou pour choisir leur orientation. Dans cet ensemble, plus de la moitié (55 %) déclare l’utiliser au moins une fois par mois et 25 % chaque semaine.
- L’IA et les usages professionnels des cadres, un cap est franchi : Selon une enquête de l’Association Pour l'Emploi des Cadres (APEC), 71 % des cadres estiment que les outils d’IA pourraient leur être utiles et 53 % déclarent vouloir commencer à se former à l’utilisation de ces nouveaux outils. Les entreprises l’ont bien compris : 1 cadre sur 4 est désormais encouragé par son entreprise à avoir recours à l’IA dans son activité professionnelle. Le nombre de cadres ayant déjà testé l’IA au travail a doublé en un an (41 % vs 19 % en 2023) et 34 % de cadres jugent l’IA comme une opportunité pour leur métier.
- Le coût d’investissement est le frein principal à la mise en place de technologies d’IA : le dialogue contribue à maîtriser le coût. Selon une enquête de Pôle Emploi auprès de 3 000 établissements de plus de 10 salariés, 45 % des répondants (51 % dans l’Industrie) estiment que le coût est le frein principal au déploiement de cette technologie.
- La technologie d’IA au travail peut faire peur, raison de plus pour en parler : 44% des salariés répondants craignent que leur métier soit remplacé par une IA ou un robot (+9 points depuis 2017). Selon les conclusions d’Odoxa, « les salariés français sont conscients que réduire les risques de l’IA sur l’emploi passe nécessairement par une mise à niveau des décideurs et des travailleurs dans ce domaine ». Six sur dix jugent ainsi nécessaire que les entreprises « proposent à leurs collaborateurs des formations et des conseils, prodigués par des spécialistes, pour utiliser l’intelligence artificielle dans leur quotidien professionnel ».
- L’IA touche à des sujets qui nous concernent toutes et tous : « Protéger de sa vie privée, respecter la propriété intellectuelle d’une œuvre et de sa copie, s’interroger sur ce qui est vrai ou pas, ce qui est vraiment humainement créé ou pas, définir les lignes éthiques dans les usages dans l’entreprise comme au niveau de la société ».
« Seul un projet de SIA sur deux développés en entreprise aboutit »
Les participants au projet Dial-IA recensent les divers motifs à l’origine de ces échecs :
- une méconnaissance totale des caractéristiques structurantes de tout SIA :
- la part essentielle de l’humain pour qualifier les données qui alimentent l’algorithme au cœur du fonctionnement du SIA
- un processus de déploiement itératif spécifique qui distingue les SIA des déploiements de solutions SI traditionnelles,
- l’employeur cède facilement aux sirènes du « solutionnisme numérique » plutôt que d’interroger l’organisation de son entreprise
- le SIA est trop souvent imposé à marche forcée dans une logique top-down
- la question des besoins réels des acteurs de l’entreprise est rarement posée en amont du processus
- un accompagnement des salariés insuffisant / inadapté en phase de déploiement
- une absence de dialogue social loyal sur le sujet : l’info/consult du CSE au lancement opérationnel du projet ne saurait à elle seule garantir un dialogue social utile et constructif sur le sujet
- une méfiance réelle des parties prenantes internes à l’entreprise : des RH aux professionnels des métiers impactés par l’IA
« Ce simple constat devrait convaincre l’employeur de l’intérêt d’organiser la mise en débat collectif de l’IA au sein de l’entreprise, car in fine il s’agit d’éviter que les coûts supplémentaires engendrés par l’échec du projet viennent se substituer aux gains de productivité espérés. Sur la base de ce constat partagé, il apparait pertinent de centrer ces espaces de débat collectif au sein de l’entreprise sur la question primordiale du rôle clé des professionnels de l’entreprise dans la réussite du projet de SIA : tant pour définir les besoins cibles auxquels devra répondre le SIA en complémentarité avec les « métiers », que pour clarifier le rôle central du facteur humain tout au long du déploiement du projet ».
A cette occasion des questions de fond émergeront :
- Quelle évolution des métiers existants ?
- Quelle émergence de nouveaux métiers ?
- Quel accompagnement RH pour les salariés en reconversion professionnelle ?
- Quelles activités externaliser ou pas ?
Références :