Le format « entretien » du Labo Société Numérique vise à donner la parole à une pluralité d’expertes et d’experts des enjeux du numérique, qui s’expriment toutes et tous en leur nom propre. Les analyses et opinions formulées n’engagent que les personnes interrogées et ne sauraient être interprétées comme une position officielle du Programme Société Numérique de l’ANCT. Cet entretien est réalisé par François Huguet, pour le compte du Labo Société Numérique, chercheur en humanités numériques (PhD Institut Polytechnique de Paris) dont les travaux consistent à enquêter, documenter et valoriser les mondes du numérique d'intérêt général.
Avant-propos
Francesca Musiani est une sociologue et chercheuse franco-italienne spécialisée dans l’étude des infrastructures numériques et de la gouvernance d’Internet. Directrice de recherche au CNRS, elle a co-fondé en 2019 et dirige actuellement le Centre Internet et Société, où elle développe des travaux à la croisée de la sociologie et des Science and Technology Studies (STS).
Ses recherches portent notamment sur les architectures distribuées (comme les réseaux pair-à-pair), la régulation technique d’Internet, la gouvernance des infrastructures numériques, ainsi que les enjeux politiques et sociaux liés aux systèmes informatiques décentralisés. Elle s’intéresse en particulier à la manière dont les choix techniques incorporent des formes de pouvoir et de régulation, contribuant à façonner les usages et les normes du numérique. Elle contribue régulièrement à des projets interdisciplinaires et à des discussions sur l’avenir d’Internet et de ses régulations, en mettant en avant une approche critique et sociotechnique des technologies.
Comprendre la politique dans l’infrastructure numérique
François Huguet : Dans votre livre « La politique dans les réseaux, pouvoirs et infrastructures numériques » paru en février dernier chez C&F éditions, vous montrez qu’Internet n’est pas seulement un espace technique mais aussi un lieu de pouvoir et de gouvernance. Comment cette perspective change-t-elle la manière dont on pense l’action publique dans le numérique ?
Francesca Musiani : Effectivement, le point de départ de ce livre, et de mes travaux de manière générale, est de considérer différemment ce qu’est Internet : à la fois un secteur économique et un espace public, mais aussi une véritable infrastructure politique. Je cherche à mettre en avant cette valeur d’infrastructure techno-politique : comment des choix techniques, des architectures informatiques (les manières dont des systèmes informatiques sont conçus, organisés et structurés, à la fois du point de vue technique et fonctionnel) produisent des effets de pouvoirs réels. Avec ce point de vue-là, que l’on pourrait résumer sous le terme du « point de vue des tuyaux », on peut penser l’action publique d’une manière différente. Par exemple, on ne va pas uniquement s’intéresser aux types de contenus et aux données qui circulent sur Internet, sur comment les réguler, mais se concentrer aussi sur l’infrastructure même qui leur permet de circuler.
Nous intéresser aux règles logicielles qui régissent ce système, aux choix politiques qui sont « encodés » dans ces infrastructures. L’arrivée du cloud nous a permis de nous préoccuper un peu plus de ces choix : où sont nos données « physiquement » ? Sous quelles formes juridiques sont-elles encadrées ? Qui contrôle les centres de données où elles sont stockées ? Cela modifie forcément la manière de penser l’action publique : on ne pense plus après coup, on ne régule plus uniquement les contenus, mais on travaille sur l'infrastructure-même qui nous permet de voir ces circulations.
FH : Vous parlez de « gouvernance par l’infrastructure », c’est-à-dire du fait que des choix techniques peuvent produire des effets politiques. Vous prenez notamment pour exemple le Domain Name System (DNS), Bitcoin, Signal et l’Internet en Russie. Comment cette idée peut-elle aider les décideuses et décideurs à mieux comprendre les enjeux du numérique aujourd’hui ?
FM : Précisons ici que le livre que vous évoquiez tout à l’heure n’aborde pas les enjeux de régulation de l’IA dont on parle beaucoup depuis l’année dernière. Ce travail rend compte de travaux de recherches menés ces 15 dernières années, avant l’avènement de l’IA « de masse » et de ses très nombreuses problématiques. Mais pour revenir au sujet, je crois que montrer que la gouvernance d’Internet ne se limite pas aux lois ou aux institutions mais qu’elle est aussi inscrite dans les infrastructures techniques elles-mêmes (protocoles, standards, architectures) nous permet d’appréhender différemment les enjeux de pouvoir du numérique. Si l’on comprend cela, on se met à envisager différemment les choix techniques, à ne pas les sous-estimer, à comprendre que des architectures informatiques embarquent, by design (dès la conception), différentes visions du monde. Ce faisant, on peut se poser des questions différentes : où sont créés les dispositifs techniques que l’on utilise ? Qui les gère ? Comment ? Construire du contrôle, de la régulation, cela se joue donc – également – au niveau de l’infrastructure. C’est ce que j’ai beaucoup travaillé avec ma collègue Laura DeNardis, avec qui nous n’avons de cesse de montrer qu’Internet est un espace où le pouvoir circule à travers des dispositifs techniques, et où la régulation est souvent invisible mais très concrète.
Dans le livre « La politique dans les réseaux, pouvoirs et infrastructures numériques », je prends des exemples qui me permettent de révéler des ensembles de contraintes et d’opportunités qui sont inscrites dans les architectures informatiques. J’aborde par exemple le DNS (un service essentiel d’Internet qui sert à traduire les noms de domaine en adresses IP), un élément clé de la gouvernance « par l’infrastructure ». Le DNS a une fonction de régulation principale et explicite, d’être l’« annuaire » d’Internet ; mais ses caractéristiques techniques ont amené plusieurs acteurs à essayer de s’en servir comme instrument de censure, d’invisibilisation de ressources en ligne, et d’exécution de droits de propriété intellectuelle. Je prends ensuite l’exemple de Bitcoin : une forme de régulation sans États, mais pas une gouvernance sans jeux de pouvoirs, bien au contraire : Bitcoin supprime certains types d’intermédiaires tout en donnant un rôle bien plus important à d’autres. Je parle aussi du protocole de messagerie Signal qui nous montre que le chiffrement, « encapsulé » dans une architecture de service informatique, protège les échanges mais rend des formes de régulations par le droit très complexes. Enfin, j’évoque l’Internet en Russie à partir des travaux que nous avons menés dans le cadre du projet ANR ResisTIC. La Russie est, en effet, un « laboratoire des résistances numériques » mais aussi un lieu où Internet a été totalement reconfiguré pour être bien plus contrôlable, souverain et devenir un outil direct du pouvoir étatique.
Les infrastructures comme lieux de décision collective
FH : Le modèle « multi-parties prenantes » est souvent présenté comme une innovation politique dans la gouvernance de l’Internet. Pensez-vous qu’il constitue un modèle pertinent pour penser les infrastructures numériques d’intérêt général ?
FM : Oui, le modèle multi-parties-prenantes repose sur la mise en discussion d’une pluralité d’acteurs — publics, privés, techniques et issus de la société civile — autour d’une même table. En ce sens, il marque une rupture avec un modèle strictement étatique. Cependant, cette forme de gouvernance n’est pas pour autant pleinement démocratique. De nombreux travaux ont montré ses limites : les asymétries de pouvoir entre acteurs y sont fortes, les grandes entreprises disposant de ressources importantes (notamment en matière de lobbying) pesant davantage que les plus petits acteurs. Par ailleurs, la technicité des enjeux constitue une barrière à l’entrée qui restreint la participation. Ainsi, ces dispositifs apparaissent pertinents comme espaces de coordination et de discussion, mais leur transformation en véritables espaces de décision reste inaboutie. En somme, ils représentent une alternative préférable à une régulation purement étatique, sans pour autant constituer un modèle démocratique abouti.
FH : Dans vos recherches, vous insistez sur les controverses sociotechniques comme moments où les infrastructures deviennent visibles et discutées. Peut-on voir ces controverses comme des formes de délibération démocratique autour des technologies ?
FM : Sur des sujets comme la neutralité du Net, le chiffrement ou encore la modération des contenus, les controverses jouent un rôle essentiel : elles rendent visibles des infrastructures habituellement invisibles. Elles obligent à expliciter des choix techniques souvent implicites, à mettre en lumière différents registres d’engagement, et à clarifier les positions des acteurs ainsi que les raisons qui sous-tendent leurs décisions. En ce sens, elles ouvrent un espace de débat public autour des technologies. Cependant, ces formes de délibération présentent plusieurs limites. Elles restent inégalement accessibles, notamment en raison de la technicité des enjeux. Si elles constituent des moments de politisation — où des questions comme la neutralité du Net deviennent des objets de débat public — cette politisation demeure partielle et située. Des sujets comme le chiffrement ou la lutte contre la désinformation illustrent bien ces controverses récurrentes, où s’entrecroisent enjeux techniques, politiques et sociaux, sans pour autant déboucher sur des formes pleinement inclusives de délibération démocratique.
Le numérique d’intérêt général et les infrastructures
FH : Aujourd’hui, on parle de plus en plus de numérique d’intérêt général. À partir de vos travaux sur les infrastructures d’Internet, comment définiriez-vous ce que pourrait être une infrastructure numérique d’intérêt général ?
FM : Je crois que l’on pourrait proposer une définition autour de trois dimensions principales. D’abord, l’accessibilité de l’infrastructure, qui suppose une ouverture non discriminante, inscrite dans les choix techniques eux-mêmes. Ensuite, une gouvernance pluraliste, qui ne soit pas captée par un acteur unique, mais qui implique une diversité de parties prenantes. Enfin, une inscription “by design” de certains droits fondamentaux, tels que la transparence, la protection de la vie privée ou encore la liberté d’expression. C’est précisément pour analyser ces dimensions — à la croisée du technique, du politique et du social — que je mobilise les Science and Technology Studies dans mon travail !
FH : Votre travail montre que certaines infrastructures deviennent des points de contrôle du pouvoir dans l’Internet. Comment éviter que ces points de contrôle ne soient capturés par des intérêts économiques ou politiques particuliers ?
FM : Dans mes travaux, je montre que certains nœuds de l’Internet concentrent des formes de pouvoir. Pour limiter les risques de capture, trois leviers principaux peuvent être mobilisés. D’abord, la diversification des infrastructures, afin d’éviter les monopoles techniques. Il s’agit de maintenir un pluralisme technologique, en garantissant l’existence d’alternatives et en évitant une dépendance excessive à quelques acteurs dominants comme Google ou OpenAI. Ensuite, la transparence des règles et des décisions. Cela passe notamment par des mécanismes d’audit, qu’ils soient portés par des initiatives citoyennes — comme celles, en France, de L’observatoire des algorithmes publics (ODAP) — ou par des dispositifs publics plus institutionnalisés. L’objectif est de rendre visibles les choix techniques et leurs effets. Enfin, un troisième levier réside dans le retour de formes de régulation publique, à travers un encadrement juridique ciblé sur ces points de contrôle, afin de garantir qu’ils restent compatibles avec l’intérêt général et le droit.
FH : Peut-on imaginer des infrastructures numériques conçues dès le départ avec des valeurs d’intérêt général, par exemple en matière de transparence, de protection des droits ou d’accès universel ?
FM : Oui, c’est possible ! C’est ce qu’on désigne souvent comme une approche "by design". Cela implique notamment de privilégier l’interopérabilité plutôt que des logiques de silos, de garantir la transparence et l’auditabilité des systèmes (notamment algorithmiques), ainsi que de recourir au chiffrement pour protéger les communications. L’enjeu est de faire en sorte que ces valeurs — accès universel, protection des droits, ouverture — soient inscrites directement dans l’architecture technique des systèmes, et non ajoutées a posteriori.
Infrastructures de contrôle versus infrastructures de résistance
FH : Dans votre livre, vous montrez que les infrastructures peuvent être utilisées à la fois pour contrôler et pour résister. Comment cette tension se manifeste-t-elle aujourd’hui dans l’écosystème numérique ?
FM : Cette tension se manifeste aujourd’hui à plusieurs niveaux. D’un côté, on observe un renforcement du contrôle par les États. Cela est particulièrement visible dans des régimes autoritaires — comme en Russie, en Chine ou en Iran — à travers des dispositifs de surveillance, de filtrage ou de blocage. Mais ces dynamiques ne leur sont pas propres : des États démocratiques mettent également en place des formes de contrôle infrastructurel, comme l’illustre par exemple le blocage de TikTok en Nouvelle-Calédonie en 2024 par les autorités françaises, que je mentionne en ouverture du livre.
Par ailleurs, cette tension s’exprime aussi à travers la concentration du pouvoir entre les mains d’acteurs privés, notamment les grandes plateformes et entreprises technologiques, qui jouent un rôle croissant dans la régulation des communications en ligne. Face à ces dynamiques de contrôle, des formes de résistance technique et politique émergent. La décentralisation permet de redistribuer le pouvoir en évitant les points de contrôle uniques, même si elle complexifie en retour la gouvernance et l’exercice de l’autorité. Le chiffrement, quant à lui, constitue un levier central pour protéger les communications et limiter les capacités de surveillance. Ainsi, l’écosystème numérique contemporain est traversé par une tension permanente entre centralisation et distribution du pouvoir, contrôle et autonomie, dans laquelle les choix techniques jouent un rôle décisif.
FH : Certains projets techniques – comme le chiffrement ou les architectures décentralisées – sont parfois présentés comme des outils d’émancipation. Peut-on vraiment « faire de la politique » par l’architecture technique ?
FM : L’architecture technique ouvre certaines possibilités tout en en contraignant d’autres. Elle oriente, voire impose, certains comportements. Lorsqu’on rend ces architectures visibles et qu’on explicite les choix qu’elles incorporent, il devient possible de redistribuer du pouvoir. Cependant, cela ne signifie pas que la technique remplace la politique : elle coexiste avec elle. Il faut donc éviter toute forme de technosolutionnisme. Par ailleurs, les usages réinterprètent toujours les dispositifs techniques, et les rapports de force ne disparaissent pas. La technique doit ainsi être comprise comme un outil politique, et non comme une solution autonome.
Futurs du numérique d’intérêt général
FH : Si l’on regarde l’évolution actuelle de l’Internet – concentration des plateformes, enjeux géopolitiques, souveraineté numérique –, quels sont selon vous les principaux défis pour préserver un Internet au service de l’intérêt général ? Si vous deviez identifier aujourd’hui un chantier prioritaire pour construire un Internet plus aligné avec l’intérêt général, lequel serait-il ?
FM : Le premier est celui de la concentration des plateformes, que Laura DeNardis a qualifiée de « privatisation des pouvoirs de l’Internet ». Une part croissante de la régulation est désormais assurée par des acteurs privés, ce qui pose des enjeux démocratiques importants.
Le deuxième défi tient à la fragmentation politique du réseau. L’Internet n’est plus seulement un espace global : il se recompose sous l’effet de logiques étatiques, économiques et techniques, avec le risque d’un « splinternet » où coexistent des espaces de plus en plus cloisonnés.
Le troisième enjeu concerne l’opacité des infrastructures. Le fonctionnement technique du réseau reste largement méconnu, ce qui limite les capacités de contrôle démocratique. D’où l’importance de développer des mécanismes d’audit, capables d’examiner concrètement les systèmes et les codes.
Enfin, un quatrième défi est celui de la dépendance technologique. Les États doivent trouver des marges d’autonomie sans pour autant perdre leur capacité d’action ou s’isoler. Dans ce contexte, le chantier prioritaire consiste à renforcer les capacités d’action publique sur les infrastructures numériques. Cela passe d’abord par un effort de formation des décideuses et décideurs aux enjeux techniques, encore insuffisamment maîtrisés. Cela suppose aussi de documenter les infrastructures critiques, en soutenant des observatoires capables d’identifier les points de concentration et les vulnérabilités. Enfin, il s’agit d’ouvrir de véritables espaces de décision autour de ces infrastructures en anticipant davantage les choix d’investissement et d’aménagement, plutôt que d’intervenir a posteriori.