Longtemps cantonnés aux marges du débat public, les centres de données s’imposent désormais comme des enjeux centraux de la transition écologique. En effet, derrière l’essor du cloud, de l’IoT, de l’intelligence artificielle et des services numériques du quotidien, ces infrastructures concentrent des consommations massives d’électricité, d’eau et de foncier qui nous posent aujourd’hui des défis socioécologiques très importants (sur ce point, voir l’entretien avec Clément Marquet, chargé de recherche au Centre de Sociologie de l’Innovation (CSI) de Mines Paris : « Sortir de l’illusion d’un numérique immatériel »). Dans un rapport de prospective publié en janvier 2026, l’Agence de la transition écologique (ADEME) dresse un état des lieux inédit et modélise l’évolution possible de ces consommations en France entre 2024 et 2060. L’étude vise trois objectifs principaux :
- Dresser l’état des lieux de la consommation électrique actuelle des centres de données en France ;
- Proposer un modèle prospectif détaillé permettant de modéliser des scénarios d’évolution des consommations des centres de données dans le temps, qui tienne compte des évolutions des usages français et distingue la consommation des centres de données présents sur le territoire français des centres de données présents ailleurs dans le monde mais répondant aux usages français ;
- Modéliser et analyser cinq scénarios prospectifs jusqu’à 2060 : un scénario tendanciel et quatre scénarios envisageant quatre chemins possibles de transition écologique.
Le diagnostic est sévère : sans rupture dans les politiques publiques et les usages, la trajectoire actuelle conduit à une impasse énergétique et climatique.
Analyse de ce rapport élaboré, pour l’ADEME, par Lorraine De Montenay, Benoit Petit, Cécile Diguet et Éric Fourboul (groupement CLIK).
Une infrastructure devenue stratégique
En une décennie, les centres de données ont changé de statut. Ils ne sont plus de simples équipements techniques au service de l’économie numérique, mais des infrastructures stratégiques, comparables aux réseaux électriques ou de transport. La loi de simplification de la vie économique adoptée en 2025 en fournit une illustration : certains projets de centres de données peuvent désormais être qualifiés de projets d’intérêt national majeurs, facilitant leurs implantations et ce malgré leurs impacts sur le plan environnemental (sur ce point, voir notamment la tribune « Contre la "loi simplification », ralentissons et osons faire front commun » publiée par Libération en avril 2025 et dont les premiers signataires étaient l’Union syndicale Solidaires, la Quadrature du Net, des chercheuses et chercheurs de l’Institut de relations internationales et stratégiques (Iris), du Centre Internet et Société, de Mines Paris, le collectif le Nuage était sous nos pieds, le collectif TuNubeSecaMiRío, Data for Good, GreenIt, etc.). Le développement de l’IA et le contexte géopolitique mondial actuel expliquent en partie cette reconnaissance institutionnelle et cette dynamique de croissance rapide. En 2024, l’ADEME recense 352 centres de données actifs en France, consommant à eux seuls 8,16 TWh d’électricité. En y ajoutant les salles informatiques diffuses du tertiaire, la consommation totale atteint environ 10 TWh, soit près de 2 % de la consommation électrique nationale. Une part encore modeste en apparence, mais appelée à croître fortement.
« Si rien n’est fait, la consommation électrique des centres de données pourrait être x3,7 en France d’ici 2035 et x4,4 si on tient compte de leur consommation importée pour répondre aux usages des Français. »
IA, cloud, blockchain : la fin de l’illusion de l’efficacité
Contrairement aux récits optimistes qui ont longtemps dominé, les gains d’efficacité énergétique ne compensent plus l’augmentation des usages. L’étude souligne plusieurs « signaux forts » qui tirent la demande vers le haut : la généralisation de l’intelligence artificielle générative, l’essor du cloud, le développement de la blockchain, mais aussi la multiplication des échanges machine-à-machine, indépendants de l’usage humain direct. À ces dynamiques s’ajoute un phénomène clé : la migration vers le cloud ne remplace pas les infrastructures existantes, mais s’y additionne (partie 1.3.2 p.35). Loin d’une transition, il s’agit d’une accumulation. Résultat : la puissance de calcul installée croît plus vite que la capacité du secteur à en réduire l’empreinte environnementale.
Le scénario tendanciel : une explosion annoncée
Dans le scénario dit « tendanciel » (partie 4 p. 168), qui prolonge les évolutions actuelles sans inflexion majeure, la consommation électrique des centres de données en France serait multipliée par 3,7 entre 2024 et 2035, pour atteindre près de 37 TWh par an. En tenant compte des centres de données situés à l’étranger mais mobilisés pour répondre aux usages numériques des Françaises et des Français, la consommation totale serait multipliée par 4,4, dépassant les 100 TWh dès 2035.
À plus long terme, les projections deviennent vertigineuses. En 2050, la consommation totale liée aux usages numériques français pourrait atteindre près de 250 TWh par an, soit l’ordre de grandeur de la production électrique actuelle du parc nucléaire français. Les émissions de gaz à effet de serre suivraient la même trajectoire, principalement du fait des consommations « importées », produites dans des pays où l’électricité reste fortement carbonée.
Sobriété ou fuite en avant : cinq futurs contrastés
Pour éviter cette dérive, l’ADEME explore cinq scénarios alternatifs, qui correspondent à autant de choix de société :
- Le scénario dit « tendanciel » vu juste avant.
- Le scénario « Génération frugale » (p.173) repose sur une hypothèse radicale : la remise en cause d’une partie des usages numériques, notamment les plus énergivores ou les moins socialement utiles. Il envisage des politiques contraignantes, allant jusqu’à un moratoire sur la construction de nouveaux centres de données. Dans cette configuration, la consommation diminue à long terme, et les émissions associées aux usages numériques français sont réduites de 95 % d’ici 2050.
- Le scénario « Coopérations territoriales » (p.176) mise sur une régulation plus fine : encadrement des implantations, priorisation de certains usages, intégration des centres de données dans des stratégies locales (récupération de chaleur, limitation des tensions sur l’eau et le foncier). La consommation augmente dans un premier temps, puis se stabilise avant de diminuer progressivement.
- À l’opposé, les scénarios « Technologies vertes » (p.179) et « Pari réparateur » (p.182) font le pari de l’innovation. Ils reposent sur l’amélioration de l’efficacité énergétique, le recours à un mix électrique peu carboné et le développement de technologies de compensation. Mais l’étude est claire : sans sobriété, ces leviers ne suffisent pas. La consommation continue de croître fortement, et les émissions restent élevées, nécessitant des mécanismes de compensation massifs.
« Si les scénarios Technologies Vertes et Pari Réparateur soutiennent aussi la réduction des émissions d’autres secteurs d’activité, les émissions des centres de données dans ces deux scénarios sont toutefois très significatives et nécessitent une compensation importante des émissions. [...] Seule une politique de sobriété très volontariste, modifiant en profondeur nos modes de vie, permettrait un inflexion permettant de réduire les consommations futures des centres de données. »
La récupération de chaleur : un levier réel mais limité
Parmi les solutions techniques analysées figure la récupération de la chaleur fatale produite par les serveurs (p.167). En théorie, ce potentiel pourrait représenter jusqu’à 20 à 25 % de la consommation électrique du secteur à l’horizon 2035. En pratique, l’ADEME souligne les limites de cet exercice : contraintes économiques, absence de débouchés locaux, difficultés techniques. La récupération de chaleur peut contribuer à améliorer l’efficacité globale, mais elle ne change pas l’ordre de grandeur du problème.
Le numérique rattrapé par ses externalités
Le rapport marque une inflexion importante dans la manière de penser le numérique. Il ne s’agit plus d’un secteur « à part », dont les impacts seraient indirects ou marginaux, mais d’un système industriel à part entière, avec ses conflits d’usages, ses dépendances énergétiques et ses effets territoriaux.
La conclusion est sans ambiguïté : la transition numérique ne peut plus être pensée indépendamment de la transition écologique. Sans politique explicite de sobriété, les centres de données risquent de devenir l’un des principaux points de tension du système énergétique français. Le futur du numérique n’est pas écrit par la technologie seule ; il dépend de choix collectifs, économiques et politiques, exposés par le présent rapport de l'ADEME.