[Carnets NEC locaux] Regard d’experte – Geneviève Fontaine

Publié par Programme Société Numérique
Éclairages 17.12.2021

Geneviève Fontaine est chargée de mission à l’Institut Godin et directrice du centre de recherche TETRIS – Transition Ecologique Territoriale par la Recherche et l’Innovation Sociale. Docteure en sciences économiques et sociales, ses recherches portent sur le croisement entre économie solidaire, innovation sociale, communs et approche par les capabilités du développement durable. 

Initiatrice du Pôle Territorial de Coopération Économique (PTCE) TETRIS situé à Grasse (département des Alpes-Maritimes), elle anime et coordonne le centre de recherche appliquée et de transfert pluridisciplinaire qui structure ce PTCE. Mais TETRIS est également un tiers-lieu dans lequel on débat d’éducation populaire, d’économie sociale et solidaire, d’innovation sociale, mais également de « communs » et de « capabilités ». Nous revenons avec elle sur quelques-unes de ces notions au sein de cet entretien.

Cet entretien est issu du carnet produit à l’occasion du Numérique en Commun[s] Hauts-de-France organisé entre juin et septembre 2020 par les Assembleurs (accessible en ligne, en format “lecture facilitée” et en format PDF).

 

Par où commencer lorsque l’on souhaite présenter votre parcours et ce que vous faites ?

Geneviève Fontaine : Pour commencer, dire peut-être que je suis agrégée de sciences économiques et sociales et que j’ai été enseignante dans un lycée à la fin des années 90 avec une volonté très forte de ma part de travailler sur les questions de développement durable et d’éducation à cela. Ce que je souhaitais faire à ce moment-là, c’était réfléchir, avec mes collègues et élèves, sur les capabilités, à partir de l’approche d’Amartya Sen du développement durable. Ce faisant, on a créé un club lycéen, puis une association, puis la coopérative d’intérêt collectif TETRIS, toujours avec cette volonté de développer équitablement les capabilités collectives sur un territoire. Depuis lors, j’anime la partie recherche de cette coopérative, j’ai fait une thèse d’économie sur ce projet, en croisant l’approche par les capabilités du développement durable et l’approche par les communs d’Elinor Ostrom. Je fais de la recherche donc, notamment au sein de l’institut Godin d’Amiens, pour un poste basé à Grasse au sein du tiers lieu Sainte-Marthe et je travaille sur les transformations sociétales pour qu’elles soient démocratiques, soutenables, inclusives.

Ce qui m’intéresse c’est de voir comment dans un projet de tiers-lieux, il peut y avoir une mise en tension dialogique entre la transition numérique qui fonce sans trop savoir où elle va et la transition écologique qui sait où elle veut aller, mais ne sait pas par où passer. Voilà la raison pour laquelle je travaille aujourd’hui sur le « numérique » que je considère comme une compétence clé du développement durable, mais que je souhaite interroger pour comprendre où il est utile et où il ne l’est pas. Je suis militante du développement durable, activiste des tiers-lieux puis chercheuse embarquée au sein d’un tiers-lieux qui est une jeune entreprise universitaire et qui est un espace d’enquête privilégié sur les modalités de transformations durables, inclusives, justes et démocratiques de notre société.

La « capabilité » selon Sen correspond à la possibilité pour les individus de faire des choix parmi les biens qu’ils jugent estimables et de les atteindre effectivement.

Pourquoi et surtout comment TETRIS est devenue une Société Coopérative d’Intérêt Collectif (SCIC) ?

Geneviève Fontaine : Sur le projet TETRIS, il faut savoir que nous parlons de tiers-lieux depuis 2008. Au départ, il y a une association qui s’appelle Evaleco et qui cherchait à faire sur un territoire, à décloisonner les mondes de l’éducation populaire, ceux de l’éducation au développement durable et ceux de l’économie solidaire. Et la première chose marquante dans notre projet c’est une prise de risque foncière : prendre des locaux et très vite les ouvrir à tout le monde, à toutes les dynamiques militantes et les collectifs citoyens. Ce projet s’est très vite « rempli », il a très rapidement été plein de personnes, plein de dynamiques. Il a su prouver tout son intérêt dans un univers local où les mots citoyens, populaire, sont souvent des mots qui n’existent que très peu en actes dans les politiques publiques… Et c’est suffisamment rare pour le remarquer, pour comprendre que c’est un risque : à Grasse, la municipalité n’a pas de propriété foncière, il n’y pas d’accès à des salles pour des associations, du moins très peu, et c’est pour cette raison que nous avons fait tiers-lieu très rapidement.

Il se trouve aussi que l’on a très vite su embarquer les gens dans le projet, peut-être parce qu’on était originaires d’un lycée et qu’il y avait des filières technos à l’intérieur et qu’on a pu enrôler tout un tas d’élèves qui sont venus construire à leur manière et dès 2010 un fablab à l’intérieur de ce lieu que nous ouvrions.

Quelques mois plus tard, on a changé de lieu, on a triplé de surface en venant monter un projet transitoire dans des locaux qui allaient être démolis deux ans plus tard avec un terrain, un hangar. De ce fait, on a agrégé d’autres collectifs, autour du vélo, du jardin, etc. Et c’est parce que ça s’agrège comme ça que la collectivité vient nous voir en 2012 lorsqu’elle lance une politique de soutien à l’ESS et nous demande de lancer un pôle territorial de coopération économique. Une fois ce PTCR monté, et bien on se rend compte qu’il faut que l’on continue dans la prise de risque, qu’on a besoin d’un lieu encore plus grand parce que l’accueil qu’on met en place n’a de cesse de s’élargir. Bizarrement, les mondes avec qui on avait le moins de liens à l’époque étaient ceux de la culture alors qu’on travaillait beaucoup avec ceux de l’action sociale, de la solidarité avec les migrants, avec les paroisses, avec les mosquées… Nous qui étions pourtant des militants de l’éducation populaire et de la laïcité [rires]… Mais c’est par le faire, par le faire ensemble qu’on développe, c’est sur ce faire que l’on agrège les dynamiques et qu’on apprend à faire tiers-lieu.

L’image d’une SCIC, son montage nous a permis de faire plus « sérieux », de sortir de l’image d’association militante du développement durable. C’est devenu un « véhicule juridique » complémentaire, une façon de protéger les membres du bureau de l’association qui prenaient beaucoup de risques en nous suivant sur des projets immobiliers risqués. Donc on a créé une société commerciale pour ces raisons et pour permettre à Evaleco de retrouver sa liberté de militance et pour porter des projets immobiliers plus conséquents. Le cadre juridique qui nous permettait d’être à la même hauteur que la collectivité locale sur la prise de décision, et bien la SCIC s’est imposée. Nos statuts sont assez particuliers en termes de gouvernance : il n’y a pas de rémunération du capital, 100 % des éventuels excédents de gestion sont mis dans le pot commun, etc. Nous sommes une SARL, mais avec une cogérance paritaire, des élections sans candidats, des parts suspendues, tout un tas de dispositifs internes pour hacker un peu le modèle SARL-SCIC.

Et est ce que vous avez mis au point en termes d’ingénierie de montage juridique SCIC, votre modèle de gouvernance en d’autres termes, a influencé des acteurs qui ont fréquenté le tiers-lieu Sainte-Marthe ?

Geneviève Fontaine : Pas vraiment, en fait ça nous a plutôt permis de faire le tri… Au départ, il y avait une grande confusion entre la SCIC et le tiers-lieu, les gens croyaient qu’il fallait être sociétaires pour mener des activités dans le tiers-lieu. Le premier projet de local que l’on a eu a agrégé pas mal de structures et on a pu à ce moment-là, travailler sur la volonté que nous avions de créer un commun foncier : poser la règle où le loyer payé ne dépend pas des mètres carrés occupés, mais de la contribution au projet collectif. On présupposait qu’il était possible de construire un commun comme ça. Mais on a eu des phénomènes de passagers clandestins qui ont modifié ça, on a vu des enclosures se développer dans le lieu. Résultats des courses : TETRIS s’est retrouvé avec une dette locative très forte. Mais on a tenu bon, car les sociétaires ont souhaité continuer, leur ADN c’était de faire tiers-lieu.

Un peu plus tard, en 2018, après s’être mis d’accord sur des moyens de rembourser cette dette, on a trouvé un nouveau site pour installer notre tiers-lieu, une ancienne école gérée par une congrégation religieuse qui ont préféré notre projet à ceux portés par la mairie, la clinique d’à côté, etc. On s’est vu confier ce site, car la congrégation a cru en notre capacité de prendre soin de ce lieu. Ce n’est pas un bail, c’est un commodat à durée illimitée et cette congrégation fait maintenant partie de notre projet, prends part aux prises de décisions de ce projet qui n’est pas économique, mais qui ne le rejette pas. C’est un lieu d’expérimentation, de recherche autour de la question de la transition écologique, un lieu qui permet d’essayer et qui va de l’éducation populaire à la recherche fondamentale. Un lieu où on peut vivre réellement, habiter ; un lieu où l’on a de cesse de travailler cette idée de départ qui n’a jamais changé et qui est de travailler autour des capabilités et du développement durable. Ce lieu est devenu un commun à nourrir, à construire, un projet collectif dont il faut prendre soin.

Donc selon toi, un tiers-lieu c’est aussi un espace dans lequel on peut expérimenter et tester des formes de communs. Est-ce qu’aujourd’hui vous êtes en mesure de donner des conseils pour créer un tiers-lieu, même s’il n’y a pas de méthode toute faite ?

Geneviève Fontaine : Le plus important c’est de ne pas perdre de vue que la ressource fondamentale n’est pas le lieu, c’est le collectif. Le plus important c’est de prendre soin du collectif, de prendre soin du projet collectif, cette ressource qui fait « ciment » entre les personnes. En prenant soin de cela, on peut trouver les ressources pour rebondir. Un lieu ne suffit pas, loin de là ; il faut mettre beaucoup d’attention et d’énergie sur ce qui se passe entre les personnes et cette idée-là, elle est compliquée à financer. Mais c’est ce côté vivant et organique qui est intéressant à travailler quand on est, quand on fait dans un tiers-lieu.

Programme Société Numérique

Le Programme Société Numérique de l’Agence Nationale de la Cohésion des Territoires est une mission d’appui aux collectivités et aux acteurs de proximité sur les questions liées au numérique. Il met en œuvre un programme d’actions pour favoriser l’autonomie et la capacité de tous à saisir les opportunités du numérique et favoriser le développement numérique des territoires. Il pilote la stratégie nationale pour un numérique inclusif du Gouvernement.