[Dossier] Les logiciels libres et open source en France : où en sommes-nous ?

Publié par Programme Société Numérique
Éclairages 27.01.2022

Le logiciel libre a conquis une grande part des infrastructures techniques et prend une place de plus en plus importante dans tous les systèmes d’information jusqu’aux terminaux.

Plusieurs études récentes mettent en relief le poids économique des logiciels libres et open source et leur contribution à la compétitivité. Selon une étude commandée par la Commission européenne, les entreprises dans l’UE ont investi environ un milliard d’euros dans les logiciels libres en 2018, avec un impact sur l’économie européenne évalué entre 65 et 95 milliards d’euros. En France, il représente 10% du marché global de l’informatique.

Toute une série d’objectifs et de motivations sous-tendent le recours à ce modèle de développement des logiciels : autonomie (réduire la dépendance à l’égard des fournisseurs), budgétaires, réelle mise en concurrence (par l’achat de services auprès de sociétés mises sur un pied d’égalité par la publication des sources), sécurité (en permettant un audit des développements et une correction suivie des failles du code source par une communauté de développeurs actifs).

Les logiciels libre et open source peuvent aussi contribuer à la réduction de l’empreinte environnementale du numérique en allongeant la durée de vie des équipements numériques.

Dévoilant le plan d’action du Gouvernement pour soutenir le développement des logiciels libres dans l’administration, Amélie de Montchalin, ministre de la Transformation et de la Fonction publiques, voyait dans les  logiciels libres et les communs numériques des leviers qui « peuvent nous permettre de progresser dans ces trois directions : ouverture, qualité et souveraineté ». Elle rappelait, à cette occasion, que «  la France fait figure d’exemple en matière d’usage du logiciel libre et d’ouverture des codes sources publics ».

Un chiffre d’affaires de 5,2 milliards d’euros en 2019, 10% du marché global de l'informatique en France

Une étude réalisée en 2019 par Teknowlogy pour le Conseil national des logiciels libres (CNLL), Syntec Numérique et Systematic, évaluait le chiffre d’affaires en logiciels et services généré par l’open source à 5,2 milliards d’euros.

« La filière du logiciel libre en France maintient une croissance prévisionnelle très soutenue de près de 9% par an jusqu’en 2023, supérieure à la croissance moyenne du marché IT qui avoisine les 4% en 2019-2020». .

Selon les auteurs de cette étude, l’utilisation de l’open source devrait augmenter dans les deux ans à venir dans près de 80% des entreprises.

La part de l’open source en France dans le marché global de l’informatique, avec plus de 10% (contre 7% en Allemagne et 7,4% au Royaume-Uni) est la plus importante en Europe.

« C’est une très grosse progression par rapport aux 2 ou 3% des premières études, ce n’est plus quelque chose de parcellaire », concluait  Marc Palazon, président du comité Open Source de Syntec Numérique. « Avec une telle dynamique, l’open source devrait représenter plus de 60 000 emplois en 2020 et certainement 70 000 à 80 000 emplois à l’horizon 2021, ce qui est exceptionnel … Et on devrait atteindre les 12% en 2023 grâce à une croissance plus soutenue que le marché de l’IT ». 

Une filière open source, constituée d’entreprises matures et résilientes par rapport à la crise, fortement créatrice d’emplois

Une enquête, menée auprès de 140 entreprises et d’une vingtaine de personnalités de l’écosystème du libre, menée à l’initiative du  CNLL (l’Union des entreprises du logiciel libre et du numérique ouvert), du Pôle Systematic Paris-Région, de Solibre et de Nouvelle Aquitaine Open Source (NAOS), dresse un état des lieux de la filière open source en France.

L’analyse du profil des entreprises interrogées montre un secteur constitué en majeure partie (94 %) de TPE/PME, avec un degré certain de maturité (âge médian 11,5 années), et ayant un fort potentiel d’internationalisation.

Ces entreprises réalisent, en moyenne, 20,5% de leur chiffre d’affaires hors France, contre 16,7% dans le secteur numérique.

Elles ont globalement bien résisté à la crise du COVID, leurs dirigeants se disant largement confiants dans l’avenir de leur entreprise et celui de l’écosystème libre et open source. Une majorité de dirigeants s’inquiète cependant pour l’économie française avec, à terme, la question de la pérennité des commandes des clients B2B.

La filière du libre reste par ailleurs fortement créatrice d’emplois : 61,1% des entreprises s’apprêtent à recruter cette année.

Parmi les modèles économiques présents dans la filière open source, le modèle éditeur prend de l’ampleur

Bien que l’activité de service reste très présente, une majorité (57,1%) des sociétés sont éditrices de logiciels. Les modèles économiques évoluent en conséquence naturellement vers les solutions (facturation à l’usage, vente de licences…). L’édition de logiciels accroît ainsi son importance comme moteur essentiel de l’activité des entreprises du secteur.

Si 88,3% des répondants estiment que les principes clés de l’open source peuvent contribuer à préserver la souveraineté numérique de la France et de l’Europe, ils sont, toutefois, nombreux à reconnaître qu’expliquer la valeur ajoutée du libre en matière de souveraineté peut requérir de la pédagogie.

L’offre de formation française en open source a besoin d’être mise à jour et complétée

Avec une croissance de 9 %, deux fois supérieure à celle du marché des services numériques (IT), l’adoption de l’open source ne s’essouffle pas et pèse désormais plus de 5 milliards d’euros en France.

« L’accroissement du nombre de compétences open source disponibles sur le marché du travail sera donc déterminant dans les prochaines années pour assurer la continuité de la création d’emplois et pour accompagner la transformation digitale. Or, les acteurs de l’open source rencontrent déjà des difficultés pour recruter et sont freinés dans leur croissance par cette pénurie de talents. »

L’Observatoire des métiers du numérique, de l’ingénierie, du conseil et de l’évènement (OPIIEC) fait le point sur les formations et les compétences Open Source en France.

60 000 personnes sont actuellement employées en équivalent temps plein dans les entreprises spécialistes de l’Open Source. Les postes supplémentaires à pourvoir en 2020 étaient estimés en 2019 à 10 000 à 20 000.

L’OPIIEC analyse les besoins de compétences en formation des sociétés de services et des éditeurs de la branche « open source », des entreprises privées utilisatrices de logiciels libres et des organisations publiques et esquisse une série de projections à l’horizon 2025 (en retenant l’hypothèse d’un taux de croissance annuel de l’ordre de 7% pour 2019-22)

A cette date, l’open source pourrait représenter 90 900 ETP. Par ailleurs, entre 270 000 et 450 000 ingénieurs et techniciens IT seraient concernés par la maîtrise de compétences Open Source.

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Un plan d’action logiciels libres et communs numériques dans l'administration

Dans une circulaire datée du 27 avril 2021, le Premier ministre rappelait que les administrations « devront rechercher en permanence la meilleure circulation de la donnée, des algorithmes et des codes, dans des formats ouverts et exploitables par les tiers. Cette ambition renouvelée implique, en outre, un renforcement de l’ouverture des codes sources et des algorithmes publics, ainsi que de l’usage du logiciel libre et ouvert, et l’extinction, à horizon 2023, des redevances perçues pour la réutilisation des données ».

Suite à cette circulaire, 15 ministères ont élaboré des feuilles de route en matière d’ouverture, de circulation et de valorisation des données publiques, rendues le 27 septembre.

Le plan d’action logiciels libres et communs numériques lancé en novembre 2021, contribue à la transformation numérique du service public avec trois objectifs :

  • mieux connaître et utiliser les logiciels libres et les communs numériques dans l’administration ;
  • développer et accompagner l’ouverture des codes sources du secteur public ;
  • s’appuyer sur les logiciels libres et open source pour renforcer l’attractivité de l’État-employeur auprès des talents du numérique.

Il prévoit notamment de :

  • référencer des solutions libres et open source, dans le catalogue GouvTech ;
  • référencer les logiciels libres et les communs numériques significativement utilisés par l’administration dans le socle interministériel de logiciels libres – SILL ;
  • mettre en avant des bibliothèques libres et open source significativement utilisées ;
  • Réutiliser des codes sources développés par d’autres administrations ;
  • Accompagner les administrations dans la création de communs numériques au service de la conduite des politiques publiques.

Afin de développer l’ouverture et la libération des codes sources, une nouvelle plateforme code.gouv.fr est mise en place, afin de

  • référencer les codes et les bibliothèques publiés par des administrations ;
  • valoriser les codes sources ayant un fort potentiel de réutilisation ;
  • construire un inventaire des codes source non publiés mais susceptibles d’être réutilisés ;
  • Et de mettre en avant les contributions de l’administration à l’écosystème des logiciels libres (solutions et bibliothèques) et des communs numériques.

220 logiciels référencés dans le Socle Interministériel de Logiciels Libres  

Le Socle Interministériel de Logiciels Libres est une liste de logiciels libres significativement utilisés dans des organismes publics rattachés à la fonction publique d’État ou hospitalière et qui forment un catalogue de référence pour l’administration.

Il  s’appuie sur l’article 16 de la Loi pour une République numérique (2016) qui prévoit que les  administrations «  veillent à préserver la maîtrise, la pérennité et l’indépendance de leurs systèmes d’information. Elles encouragent l’utilisation des logiciels libres et des formats ouverts lors du développement, de l’achat ou de l’utilisation, de tout ou partie, de ces systèmes d’information ».

Le nombre de logiciels référencés est passé de 129 en 2018 à 220, début 2022.

Parmi les 220 logiciels  référencés, 105 sont des logiciels bureautiques, 60 des  logiciels de production et 53 d’outils de développement.

Une politique de soutien aux logiciels libres en France parmi les plus proactives en Europe

La Commission européenne a publié le 6 septembre 2021 une étude sur l’impact des logiciels libres sur l’économie européenne, réalisée par Fraunhofer ISI et OpenForum Europe.

Le rapport consacre un chapitre à l’examen des politiques gouvernementales relatives aux logiciels libres dans un certain nombre d’États membres de l’UE (Bulgarie, France, Allemagne, Italie, Pologne et Espagne) et d’autres  pays, en Europe (Royaume-Uni), dans les Amériques (États-Unis et Brésil) et en Asie (Chine, Japon, Inde et Corée du Sud).

Selon ce rapport, « l’Open Source tend à faire l’objet d’une attention politique en France, plus que ce qui a été observé dans d’autres États membres où il est souvent considéré sous un angle plus technique (…). Historiquement, la France a été très impliquée dans l’Open Source et elle ne montre pas de signes de réduction de son implication».

Le rapport retrace les diverses étapes de cette prise en compte des logiciels libres dans les stratégies de transformation numérique :

 « Si le Gouvernement français est exceptionnellement impliqué dans le partage des connaissances et des ressources Open Source au sein du secteur public, observent les auteurs du rapport,  il ne l’est pas au même degré en terme de politique industrielle, pour inciter le secteur privé a adopter l’Open Source. Bien qu’il n’y ait pas de politiques publiques explicites concernant le secteur privé, la promotion du logiciel libre au sein de l’administration publique en France a un certain impact sur son adoption et sur l’éducation du public sur les opportunités et les caractéristiques du logiciel libre ».

« La notion de “souveraineté numérique” semble être présente dans le débat public et l’Open Source tend à être facilement associé à ce terme, ce qui n’est pas toujours le cas dans les autres États membres. Alors qu’en Allemagne, il semble y avoir un lien fort entre la souveraineté numérique et l’Open Source, dans d’autres pays comme la Pologne, ce lien ne semble pas encore avoir été développé ».

« Tous les efforts du secteur public en France ne semblent pas être vains, car un nombre croissant d’organisations et de communautés mettent en œuvre de nouveaux programmes et activités et partagent leurs ressources. (…) Bien que le secteur privé ne bénéficie pas d’un soutien important pour adopter l’Open Source, la forte implication du Gouvernement dans l’animation des communautés et le partage des pratiques dans l’espace public semble avoir un impact positif sur le secteur privé ».

Au travers d’une batterie  d’indicateurs qui distinguent les incitations à recourir aux logiciels libres au sein du secteur public et en direction du secteur privé, les auteurs dressent une comparaison des dynamiques publiques au sein de l’UE. S’agissant des  politiques publiques ciblées sur le secteur public (existence d’une telle politique et mise en œuvre commande publique, compétences open source), la France enregistre un score de 65%, devant l’Italie (63%) l’Espagne (57%) et le Royaume Uni (51%).

Choisir des plateformes libres ou des solutions basées sur des modes de développement communautaire reste un parcours d’obstacle

Dans le « Cahier des soutenabilités » que France Stratégie consacre au numérique (« Comment construire un numérique soutenable ? »), qui synthétise les travaux d’ateliers conduits tout au long de l’année 2020, France Stratégie interroge la capacité de l’Etat à « conduire sa transition numérique de façon soutenable ».

« Si des initiatives aujourd’hui nombreuses en matière d’intégration de critères environnementaux dans les procédures d’achat public existent déjà, les administrations et chefs de projets publics restent souvent empêchés dans leurs choix et leurs stratégies. Par exemple, s’extraire des solutions propriétaires et choisir des plateformes libres ou des solutions basées sur des modes de développement communautaire est un parcours d’obstacle ».

« Quand on veut financer des communs ou des projets qui sortent des clous, on est complètement démuni sur ces sujets », résume l’un.e des contributeur.trice.s aux ateliers.

Selon France Stratégie, « les procédures d’achat public devraient favoriser l’acquisition de solutions libres et open source ou à tout le moins permettre de privilégier l’achat de solutions européennes ou françaises ».

«Une démarche plus soutenable serait de justifier pourquoi on ne peut pas mettre un projet en open source, plutôt que l’inverse. Mais les personnes publiques sont encore mal outillées pour rendre ces projets exploitables, les rendre visibles, développer un modèle d’affaire (…). C’est un élément limitant dans le développement des communs et de l’open source. »

France Stratégie relie la thématique des logiciels libres et celle d’un numérique soutenable, qui sous-tend l’élaboration du Référentiel général d’écoconception de services numériques (RGESN), co-pilotée par la Direction interministérielle du numérique (DINUM), le Ministère de la Transition Écologique, l’ADEME et l’Institut du Numérique Responsable.

 « Le développement de nouvelles applications, plus gourmandes en débits, plus énergivores, conduit à changer les parcs de matériels pour des équipements plus puissants. C’est pourquoi tant au niveau de l’État que des collectivités, « il faut proposer des services publics numériques plus sobres, accessibles (…) même sur des vieux smartphones et ordinateurs (…) il faut travailler au sein des services publics à des applications peu gourmandes en ressources ».

Programme Société Numérique

Le Programme Société Numérique de l’Agence Nationale de la Cohésion des Territoires est une mission d’appui aux collectivités et aux acteurs de proximité sur les questions liées au numérique. Il met en œuvre un programme d’actions pour favoriser l’autonomie et la capacité de tous à saisir les opportunités du numérique et favoriser le développement numérique des territoires. Il pilote la stratégie nationale pour un numérique inclusif du Gouvernement.

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