Un enseignement à distance reproduisant à l’identique les méthodes du modèle d’enseignement en présence est une impasse

Dossiers 13.04.2021

Le retour de l’école à la maison pour 12,5 millions d’élèves a soumis les  espaces numériques de travail (ENT) et le dispositif Classe à la maison à rude épreuve. Une redite des difficultés rencontrées lors du premier confinement, au printemps 2020.

Entre temps,  l’Inspection générale de l’éducation, du sport et de la recherche (IGESR), en janvier,  la Cour des Comptes et le Conseil économique, social et environnemental (CESE)en mars, ont rendu publics leurs constats et préconisations sur le numérique éducatif suite à la période de confinement de 2020.

A la veille du reconfinement scolaire, début avril, Pascal Plantard, anthropologue, professeur des usages numériques à l’université Rennes-II,  tirait comme principal  enseignement de la bascule dans l’enseignement à  distance, lors du premier confinement, une modification des pratiques et des relations entre enseignants, parents et élèves.

Pascal Pantard : A la faveur de la crise, parents et enseignants ont connu un rapprochement inédit »

«  La notion de « nation apprenante » est en train de s’installer dans la société. D’une part, on a pris conscience que notre forme scolaire joue comme un dispositif de reproduction des inégalités ; d’autre part, on est sorti de l’invocation du « miracle numérique » et de la « start-up nation » pour se rendre compte des différences d’usage. Ces deux prises de conscience sont un progrès.

Au sein de cette « nation apprenante », parents et enseignants ont, à la faveur de la crise, connu un rapprochement inédit. Sur un échantillon représentatif de la population française, 95 % des parents que nous avons sondés affirment avoir eu en 2020 des échanges réguliers avec des enseignants ; ils étaient 78 % à dire que ce n’était pas le cas un an plus tôt. C’est une vraie surprise.

Nos données de 2019  montraient qu’un quart des enseignants était acculturé aux technologies numériques, qu’une moitié en faisait un usage simple, et qu’un quart n’en faisait pas (ou très peu) usage. L’enquête de 2020 a révélé que les 50 % médians ont basculé vers une utilisation bien plus importante du numérique. Parmi leurs motivations, la crainte de perdre le contact avec les élèves est citée prioritairement. Reste un quart d’enseignants en vraie difficulté. S’il est très difficile de savoir ce qui se passe dans leurs classes, on identifie chez eux des « conflits de légitimité » : l’évolution rapide, forcée de leur métier les paralyse.

On s’est rendu compte que l’enseignement à distance, en France, a connu deux phases.

  • Une première phase de stricte reproduction de la forme scolaire, de mars aux vacances de printemps 2020, durant laquelle les enseignants ont voulu reproduire, mais à distance, l’organisation de la classe, la succession des cours, les contenus… Et ce en imaginant que les familles pourraient suivre, ce qui n’a pas été le cas.
  • Par la suite, une seconde phase plus structurée les a vus mettre en œuvre ce que nous appelons la « scénarisation des cours ». Un enseignement radicalement différent. C’est un autre progrès à l’œuvre.

La crise les a aussi poussés à écouter les propositions des élèves. C’est ainsi que des « réseaux de jeunes » comme Snapchat ou Discord sont devenus des « réseaux de classe », en particulier pour communiquer avec les élèves les plus isolés, en risque de décrochage. Cette incorporation pédagogique des pratiques des élèves est un autre effet de la crise ».

Inspection générale de l'éducation : un enseignement à distance reproduisant à l’identique les méthodes du modèle d’enseignement en présence est une impasse

Lorsque la crise sanitaire a éclaté, le système scolaire a été fortement éprouvé. Cependant, moyennant une période d’adaptation relativement brève, on a pu observer une forte résilience du système, qui a pu répondre aux sollicitations nouvelles des usagers de l’école.

Il en ressort l’impression très nette que si le système scolaire n’était pas, à proprement parler, prêt pour affronter une telle crise, il était néanmoins capable d’y faire face avec des ressources insoupçonnées, notamment humaines, l’engagement de l’ensemble des acteurs de l’éducation ayant été particulièrement positif.

Sur le plan pédagogique, tous les acteurs se sont rapidement engagés dans une réflexion sur ces conditions inédites d’enseignement. Elle a porté sur les méthodes d’enseignement, sur les mérites comparés du « présentiel » et du « distanciel », sur leur hybridation contrainte, mais aussi, éventuellement, souhaitable ; sur les registres divers d’activités et d’exercices à proposer aux élèves pour favoriser leur culture et leurs progrès ; sur l’évaluation de leurs travaux et la variété des modalités de notation.

Points d’attention  

  • Quels qu’aient été les ressources mobilisées par le système scolaire, un nombre non négligeable d’élèves ont « décroché » pour des raisons variées, parmi lesquelles l’accès au numérique aura eu une part significative.
  • De même, si, dans son ensemble, le système disposait à peu près des capacités requises pour faire face à une situation de crise, l’exploitation de ces capacités, principalement humaine – gestion des ressources, diffusion de l’information nécessaire, compétence pour user des outils informatiques – aura trahi des insuffisances qu’il conviendra de corriger dans les meilleurs délais.

Huit recommandations

Au niveau de l’école ou de l’établissement

  • Organiser la coordination des équipes pédagogiques engagées dans les enseignements à distance, en ce qui concerne les plateformes, applications et services utilisés, la quantité de travail donné aux élèves, ou encore l’organisation des emplois du temps. Favoriser des temps de réflexion commune consacrée aux modalités d’enseignement à distance
  • Organiser la concertation entre les équipes de direction, les enseignants et les parents. Amplifier le dialogue entre les directeurs et les enseignants dans le premier degré ; systématiser les échanges entre l’équipe administrative et les enseignants dans le second degré ; poursuivre les actions mises en place en direction des parents d’élèves, afin de les associer à l’organisation de la continuité pédagogique, mais aussi à la vie de la classe, de l’école et de l’établissement ainsi qu’à l’accompagnement pédagogique à domicile de leurs enfants.
  • Procéder à un état des lieux systématique et régulier sur la capacité à mener ou suivre des actions d’enseignement à distance.
  • S’entraîner en vraie grandeur. Procéder à des entraînements de périodicité annuelle ou bisannuelle permettant de vérifier la bonne préparation des acteurs (services académiques, établissements, équipes administratives et pédagogiques) et l’adaptation des équipements au passage imprévu à une situation d’enseignement à distance dit « de crise ».

Au niveau de l’institution

  • Former les enseignants à l’enseignement à distance. Dans le cadre de la formation initiale et de la formation continue, préparer les enseignants aux spécificités pédagogiques et didactiques de l’enseignement à distance (de crise mais aussi hors crise), notamment à l’accompagnement personnalisé des élèves ou encore à l’utilisation d’outils d’évaluation permettant un retour rapide et individualisé aux élèves.
  • Adapter l’offre institutionnelle de ressources éducatives. Proposer aux enseignants un catalogue de ressources validées pédagogiquement, conformes au RGPD, facilement accessibles et adaptées à une montée en charge soudaine des usages.  Encourager la production de capsules vidéo et de logiciels de simulation dans les disciplines expérimentales et professionnelles
  • Former les corps d’inspection aux spécificités pédagogiques et didactiques de l’enseignement à distance et encourager les observations directes.
  • Développer la recherche sur les déterminants de l’efficacité de l’enseignement à distance dans le champ scolaire.

Cour des Comptes : « Malgré une mobilisation rapide, des inégalités d’accès au service public »

La  transposition à la maison de l’emploi du temps habituel des élèves est vite apparue comme une solution qui n’était pas praticable à grande échelle, même si elle a pu être organisée, au moins partiellement, par certains établissements du second degré.

Aussi, dans un premier temps, les élèves et les familles, inquiètes du parcours scolaire et des chances de réussite de leur enfant, surtout dans les classes à examen, se sont massivement tournés vers l’offre du CNED et les espaces numériques de travail (ENT) des établissements scolaires, qui étaient les outils numériques immédiatement disponibles.

Une mobilisation incontestable mais contrastée du service public du numérique éducatif

Avec « Ma classe à la maison » et la « classe virtuelle », le CNED était en mesure de proposer deux services essentiels pour l’enseignement à distance.

Le site cned.fr, saturé durant une brève période18, a enregistré, dans les trois premiers jours, un million d’inscriptions, les pics de fréquentation pouvant atteindre trois millions de visiteurs uniques.

Début juillet 2020, 1,8 million de familles étaient inscrites à « Ma classe à la maison ».

L’utilisation de ce service a été importante, mais pas massive : pour le niveau collège, par exemple, 10 % des élèves disent l’avoir utilisé souvent ou très souvent, et 14 % de temps en temps.

La montée en puissance des classes virtuelles a été progressive : de 20 000 en mars à 250 000 sessions en avril en semaine (et 60 000 le week-end).

À l’école élémentaire et dans les collèges de l’éducation prioritaire, 39 % des enseignants ont utilisé la classe virtuelle, cette proportion étant plus importante dans les autres collèges (44 %) et au lycée, mais avec une différence marquée entre le lycée professionnel (47 %) et le lycée général et technologique (58 %)20.

Les espaces numériques de travail, des plateformes de liaison avec les établissements scolaires prêtes à l’emploi

Au-delà de ces imperfections et dans le contexte particulier du confinement, les ENT ont constitué une solution technique « prête à l’emploi » pour basculer vers l’école à distance.

En revanche, le problème est demeuré entier dans le premier degré en raison d’une couverture très minoritaire des écoles par un ENT : seulement 13 % d’entre elles en disposaient en 2020.

Malgré les efforts faits pour améliorer l’accès aux portails institutionnels, des enseignants, pour rester en liaison avec leurs élèves, ont privilégié des réseaux sociaux (WhatsApp, Snapchat, Discord, etc.), malgré les problèmes de sécurité qu’ils posent.

Par ailleurs, le logiciel Pronote, d’origine privée, dont sont équipés 8 000 établissements du second degré sur 11 380 établissements, a fonctionné sans rupture dès le début du confinement, constituant une solution alternative pour accéder aux devoirs à faire et aux documents mis à disposition par les enseignants pour leur classe.

Une continuité scolaire inégalement assurée

Les difficultés ont concerné en premier lieu des élèves en rupture numérique, c’est-à-dire complètement privés de l’accès au numérique, population mal cernée.

Au  moins 500 000 à 600 000 élèves seraient en rupture numérique sur un peu plus de 12 millions.

Les obstacles rencontrés par certaines familles pour suivre la scolarité de leurs enfants ont été aggravés.

En cause

  • le partage intrafamilial des équipements
  • la connexion : c’est souvent en raison d’une connexion instable ou de mauvaise qualité que les élèves ont eu du mal à suivre les visioconférences ; la bande passante semble avoir été insuffisante pour le travail simultané des parents et de leurs enfants
  • dans un très grand nombre de cas, l’élève ne dispose pour tout équipement numérique que d’un téléphone portable, avec un forfait très limité, tant pour l’internet que pour le téléphone. 36%  élèves issus de familles défavorisées n’ont pas accès à un ordinateur) et scolarisés en éducation prioritaire et dans les lycées professionnels. Dans les familles les plus modestes, il n’existe parfois qu’un seul téléphone portable pour une fratrie nombreuse.
  • En outre, la réception de devoirs à faire sans possibilité d’imprimer rend le travail scolaire très compliqué.
  • le manque d’espace pour le travail scolaire dans beaucoup de foyers.

Des usages numériques plutôt élémentaires ne garantissant pas la poursuite des apprentissages

Le monde scolaire n’était pas du tout préparé à l’expérience inédite d’un enseignement à distance généralisé, ce qui a eu pour corollaire,:

  • la concentration des usages sur les fonctionnalités les plus élémentaires (les fonctions de communication plutôt que des usages plus élaborés pour poursuivre les apprentissages)
  • Un faible apport du numérique pour les élèves les plus jeunes, les plus fragiles ou à besoins éducatifs particuliers.

Pour beaucoup de professeurs, une acclimatation compliquée à l’enseignement à distance avec des outils numériques

La grande majorité des enseignants utilise des outils numériques pour des fonctions élémentaires : usage des tableaux blancs interactifs dans le premier degré, des espaces numériques de travail (ENT) dans le second degré, principalement pour gérer le cahier de texte des élèves et la vie scolaire.

Certains enseignants restent à l’écart du numérique et sont très mal à l’aise devant les évolutions demandées dans leur métier.

Les élèves ont regretté qu’il n’y ait pas davantage de coordination des enseignants quant aux procédures à suivre et aux outils numériques utilisés

Des élèves maîtrisant mal les compétences numériques de base

La plupart des adolescents démontrent certes une grande agilité dans l’utilisation des réseaux sociaux, mais les professeurs ont constaté lors du confinement qu’ils ne maîtrisent pas des fonctionnalités élémentaires, comme envoyer un courriel (encore moins avec une pièce jointe, ce qui compromet l’envoi de devoirs), et ne sont pas familiarisés avec des formats d’usage courant comme PDF.

La préoccupation prédominante de garder le lien avec les élèves

Pour la majorité des enseignants, l’objectif prioritaire a été de préserver le lien avec leurs élèves.

La consolidation des apprentissages apparaît  comme  un  objectif  de  second  temps  et  rares  sont  les personnels ayant eu pour ambition de réaliser le programme

L’activité principale de très nombreux enseignants, comme des conseillers principaux d’éducation (CPE), durant les premières semaines de confinement, est passée par le téléphone, pour contacter les élèves, ou leur famille quand c’était nécessaire. Ils l’ont fait de leur domicile, avec leur téléphone personnel. Les messages électroniques ont tenu également une place importante.

Le numérique a été massivement utilisé pour les fonctions de communication.

  • Pour le logiciel privé Pronote, les usages majeurs ont concerné le cahier de textes et la remise de copies, ainsi que les courriels.
  • Pour les ENT, ce sont les services « Courrier électronique » et « Cahier de textes » qui ont été les plus consultés (à eux seuls, ces deux services concentrent 60 % du temps de consultation total sur l’ENT), les outils de travail collaboratif ne figurant qu’en troisième position des services les plus utilisés par les élèves.

Si la consolidation des acquis a pu pour beaucoup d’élèves être préservée par la réalisation de devoirs à la maison, la poursuite des programmes et l’acquisition de nouvelles connaissances ou compétences a été minoritaire, de l’aveu des enseignants comme des élèves.

Les  objectifs  pédagogiques  ont  évolué  au  long  du confinement

  • lors d’une première période où il était espéré qu’il ne durerait pas plus d’un mois, l’objectif était celui des révisions par les élèves pour éviter la perte d’acquis récents, le retour en classe devant enclencher la reprise des programmes.
  • Le prolongement du confinement après les vacances de printemps a fait apparaître la nécessité de poursuivre la réalisation des programmes à distance, en classe virtuelle, ambition beaucoup plus difficile à réaliser.

Une continuité pédagogique problématique pour certaines catégories d’élèves

Trois populations particulières d’élèves ont rencontré des difficultés :

  • les écoliers, dépendant pour beaucoup de la capacité de leurs parents à assurer un relais pédagogique, le premier degré étant d’une manière générale mal doté en moyens numériques ;
  • les élèves à besoins éducatifs particuliers, notamment en situation de handicap ;
  • les élèves les plus fragiles, en éducation prioritaire ou dans l’enseignement professionnel.

Cinq recommandations 

  • mettre en place le socle numérique de base dans les écoles, collèges et lycées, en généralisant la négociation en académies avec les élus et leurs associations
  • établir dans chaque école et établissement un plan de continuité pédagogique opérationnel, sous l’autorité du chef d’établissement ou du directeur d’école, reposant sur des choix partagés quant aux procédures et outils
  • inclure un volet de formation dans le plan de continuité pédagogique opérationnel de chaque école et établissement
  • créer sans délai un site de données sur le numérique pour l’éducation, géré par la DNE et la DEPP, mettant à disposition l’ensemble des statistiques disponibles sur les équipements, les connexions et les usages
  • donner aux élèves, pour les périodes de crise et pour des catégories d’élèves à déterminer, l’accès gratuit à des données au-delà de leur forfait, en négociant avec les opérateurs de téléphonie mobile