Les fablabs et ateliers de fabrication numérique en France : effervescence et fragilités

Publié par Mission Société Numérique
Rapports 16.06.2020

 Dès le mois de mars 2020, de nombreux fablabs se sont impliqués face aux difficultés de la crise sanitaire. Dans toutes les régions, des «makers » ont très tôt mobilisé leur temps et les moyens matériels existants pour produire des milliers de visières, masques, sur-blouses, du gel, des composants de respirateurs et des pousse-seringues. Pour concevoir ces équipements, ils sont parvenus,  dans des délais tres courts,  à réunir des compétences variées locales (universitaires, ingénieurs, artisans, start-upeurs, personnels du CHU) et les faire travailler ensemble.

Selon la sociologue Isabelle Berrebi, « les makers, les fablabs, les initiatives ouvertes sont en train de se construire une visibilité nationale alors qu’auparavant leurs interlocuteurs étaient locaux, régionaux, territoriaux ou transnationaux. On sort du glocal qui définissait ces ateliers, ces approches collaboratives du partage et de la circulation, de cette économie du partage ».  

Alors que  le makers ont démontré, à l’occasion de la crise sanitaire leurs capacités de réaction et de fabrication, la Direction Générale des entreprises (DGE) publie une étude consacrée aux  Ateliers de Fabrication Numérique (AFN), réalisée en partenariat avec l’Agence nationale de cohésion des territoires (ANCT).

Conduite par le groupement Ocalia – Terre d’Avance, cette étude porte sur plus de 100 AFN et près de 500 utilisateurs.  « Le spectre des AFN est à la fois très varié sur le plan des caractéristiques physiques ou techniques (taille du lieu, capacité d’accueil, équipements, équipes …), que sur celui des caractéristiques économiques (plan de financement, budget  de fonctionnement, modèle économique …). D’autres  critères  comme  l’offre  de  services, la gouvernance…, sont également discriminants ».

L’étude a permis notamment d’identifier 6 archétypes d’AFN :  nouveaux espaces de médiation numérique, place de village 4.0 (fablab adossé à un tiers-lieu hybride), fablabs génériques ; laboratoires territoriaux d’innovation, bureaux d’étude et ateliers de prototypage professionnels, nouveaux espaces de formation numérique

Les nouveaux espaces de médiation numérique

Il s’agit en général de structures historiquement dédiées à la médiation numérique grand public (de type EPN ou Cyberbase) et qui ont mis à  jour  leur  offre  de  services  en intégrant une ou plusieurs solutions de fabrication numérique (ex. Imprimante 3D). L’offre de services de ces lieux de proximité (y compris au-delà de la composante AFN) contribue  fortement  à  l’inclusion  sociale  et  à  la  résorption  de  la  fracture   numérique. La palette des usages numériques y reste cependant assez basique.

Les tiers-lieux hybrides 

Ce sont des lieux catalyseurs d’initiatives locales et favorisant  l’hybridation  des publics et des activités. L’intégration d’une  composante  AFN  –  le  plus souvent  présentée  comme un FabLab mais généralement moins aboutie – se fait au même titre que d’autres sous­ espaces ou activités (ex. micro-brasserie) et peut, selon les conditions de mise en oeuvre, relever de la juxtaposition des fonctions plus que de leur hybridation. La présence de ces lieux est perçue comme un  facteur  d’attractivité  supplémentaire tant pour les habitants que pour les nouveaux arrivants voire pour les touristes.  Ils participent de fait au rayonnement de leur territoire.

Les FabLabs génériques 

On retrouve ici le modèle générique du FabLab qui intègre de fait des équipements de fabrication numérique ainsi qu’une palette élargie d’outils conventionnels. Au-delà  du lieu on retient ici une communauté et un état d’esprit qui sont reconnus et recherchés.

La montée en compétences numérique des utilisateurs a tendance à se diffuser auprès  de leurs réseaux respectifs. On observe en effet dans ces lieux une dynamique de transmission assez développée et sans doute favorisée par  l’organisation  en communautés.

Les Labs territoriaux d’innovation

Il s’agit de projets conçus et développés en lien étroit avec les  structures  de  l’Enseignement supérieur et de Recherche (ESR) qu’elles soient publiques ou privées. La dynamique de projets y est très développée, de même que l’effort de documentation.

La diffusion de la culture digitale et de la fabrication numérique, ainsi que la montée  en compétences numériques sont des impacts particulièrement mis en avant. Le fait   qu’il s’agisse de leviers ancrés dans un processus pédagogique à la croisée de  la  recherche et du monde économique n’y est pas étranger.

Les ateliers de prototypage professionnels 

Ici le modèle est conçu avant tout en réponse aux besoins d’une cible de professionnels. Équipements et compétences font presque jeu égal au sein de l’offre de services et sont  d’un niveau souvent élevé. Il en résulte un impact économique significatif à la fois direct (emplois, chiffre d’affaires, investissements) et indirect (créations d’entreprises,  développement d’innovations) assez logique du fait de leurs interventions sur des projets à visée économique.

Les nouveaux espaces de formation numérique

La composante AFN au sein de ces lieux est avant  tout  un outil support  à  la  formation  des publics. Leur travail est important et reconnu en matière de cohésion sociale par le biais de la formation et de l’insertion socio-professionnelle, notamment auprès des jeunes et des demandeurs d’emplois, qui plus est dans des territoires fragiles.

La soutenabilité du modèle reste à inventer

Les auteurs de l’étude pointent une série de difficultés :

  • « De nombreux AFN ont un modèle économique  déséquilibré.  Et  si ces structures sont relativement jeunes et sont encore en  phase  de  structuration, beaucoup ont des difficultés à envisager leur développement eu égard à leur situation financière.
  • Par ailleurs, la large palette d’activités proposée dans de nombreux AFN demande des compétences très diverses et provoque une forme d’éparpillement des ressources humaines ».
  • le bénévolat apparaît peu répandu voire en perte de vitesse.
  • Pour satisfaire à l’ensemble des attentes les équipes salariées doivent donc se muer en « moutons à cinq pattes». Mais le cadre d’emploi des équipes est souvent précaire et en définitive celles-ci se retrouvent en tension entre des exigences de polyvalence élevées et un cadre d’emploi peu attractif.

L’orientation sur la cible professionnelle: une piste prometteuse  

Plusieurs exemples d’AFN illustrent toutefois « la  pertinence  économique  d’un  positionnement affirmé sur la cible professionnelle ».

Le recours aux AFN par des entreprises se heurte, selon les auteurs de l’etude, à plusieurs freins :

« le manque de visibilité sur ce que proposent ces lieux et ensuite le  manque  de compréhension des bénéfices que les entreprises  peuvent  en tirer.

Le peu de temps et de ressources que les TPE/PM E peuvent consacrer à ces questions. Au final 21 % des AFN seulement déclarent que les entreprises sont un public (très) nombreux ».

Le soutien public demeure indispensable mais gagnerait à être être repensé

« La dépendance des AFN au soutien public est marquée, en investissement comme en fonctionnement, et particulièrement en phase d’amorçage. Fort heureusement, l’implication des collectivités dans le portage ou le financement des AFN a progressé ces dernières années, multipliant les possibilités de financement ».

 « On regrette cependant le  manque  d’alignement  des  financeurs  qui  peut  générer certaines lourdeurs. On s’alerte également  des  modes  de  financement  qui  peuvent induire une gestion par opportunité (ex. sur les investissements) pénalisante à long terme».

 « Enfin on constate qu’en contrepartie du soutien public de nombreux AFN  remplissent des missions d’intérêt général voire de service public qui peuvent accaparer leurs ressources Ces typologies ont pu montrer le rôle de ces lieux sur le territoire et sur l’économie, en termes notamment de diffusion du numérique, de renforcement du tissu économique local et de rayonnement et d’attractivité du territoire ».

Une quinzaine de recommandations, réparties en 4 blocs, concluent ce travail d’enquête et d’analyse.

Rendre visibles les AFN et porter la dynamique au niveau nationa

Lancer une campagne de communication nationale, afin de faire connaître les bénéfices que les acteurs économiques et de l’enseignement supérieur et de la recherche peuvent tirer des AFN.

  • Définir un appel à projets permanent spécifique aux AFN.
  • Identifier une représentation nationale et territoriale des AFN.

Structurer l’offre de services des AFN via des ressources d’ingénierie, la structuration des réseaux professionnels, la mutualisation de ressources et l’encouragement du bénévolat

  • Soutenir le développement des AFN via un dispositif d’ingénierie externe.
  • Structurer des réseaux régionaux d’AFN.
  • Créer un dispositif de mutualisation des réponses aux besoins génériques des AFN (formation, communication, recrutement de profils spécialisés …).
  • Déployer un dispositif de monnaie complémentaire pour valoriser l’implication des bénévoles, des salariés et des utilisateurs.

Stimuler la demande par  un «Pass  Lab TPE »,  la valorisation  du design  et des métiers créatifs et productifs. Faire sauter les verrous à l’utilisation professionnelle des AFN par de la pédagogie sur la proposition de valeur et accompagner le passage à l’acte via des systèmes incitatifs.

  • Créer le pass numérique des TPE/PME.
  • Faire des AFN les relais locaux de la politique publique du design (innovation par les usages).
  • Faire des AFN les lieux de découverte et de valorisation des métiers productifs (industrie, artisanat).

Consolider les liens avec les acteurs publics et identifier les sources de financement nécessaires au déploiement  d’offres  de  fabrication numérique sur tout le territoire

  • Systématiser et harmoniser la mesure d’impacts et en faire une contrepartie du financement public.
  • Créer un guide juridico-financier pour sécuriser la relation AFN / collectivités.
  • Créer un cadre unique de demande de financement des projets.
  • Créer des dispositifs financiers et un fonds de garantie dédiés.
  • Mettre en œuvre un cadre favorable à la mobilisation  de  financements nationaux et européens pour le développement des AFN.
Mission Société Numérique

La Mission Société Numérique est une mission d’appui aux collectivités et aux acteurs de proximité sur les questions liées au numérique. Elle met en œuvre un programme d’actions pour favoriser l’autonomie et la capacité de tous à saisir les opportunités du numérique et favoriser le développement numérique des territoires. Elle pilote les plans “Numérique Inclusif” et “Tiers-Lieux” du Gouvernement.

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Commentaires

  1. Synthèse de l'étude "La dynamique des ateliers de fabrication numérique en France" disponible ! - Terre d'avance 23.06.2020

    […] et ici : https://labo.societenumerique.gouv.fr/2020/06/16/les-fablabs-et-ateliers-de-fabrication-numerique-un… […]

  2. La semaine de l’interpreneur – INTERPRENEURS 11.07.2020

    […] Les fablabs et ateliers de fabrication numérique en France : effervescence et fragilités. https://labo.societenumerique.gouv.fr/2020/06/16/les-fablabs-et-ateliers-de-fabrication-numerique-un… […]