Continuité pédagogique :  “un joyeux bazar, mais on a pu garder le lien avec certains élèves” (témoignages d’enseignants)

Publié par Mission Société Numérique
Actualités 04.06.2020

Tout au long de la période de confinement, la presse a relayé les témoignages de professeurs confrontés  à une situation totalement inédite : le basculement intégral vers l’enseignement à distance. Les extraits d’entretien avec des professeurs recueillis par Uzbek & Rica, par France Culture, Zdnet et Alternatives Economiques dressent un tableau contrasté (aléas techniques,  déficit de compétences numérique des enseignants mais aussi des élèves) mais dessinent aussi quelques pistes pour inventer l’école du futur.

Premiers pas laborieux pour l’enseignement à distance

Le 20 mars, 4 jours après le déclenchement de la continuité pédagogique, Usbek & Rica  dresse un premier tableau  de cette expérience inédite d’enseignement à distance.

Malgré l’anticipation, l’annonce de la fermeture des écoles a été vécue comme un choc par beaucoup de professeurs, qui n’ont eu que la journée du vendredi pour organiser la suite avec leurs élèves. Le lundi 16 au matin, la majorité des professeurs découvrait les outils du CNED.

Florence,  professeure de mathématiques dans l’Isère : « Beaucoup de collègues ne sont pas branchés informatique. Alors avec ceux qui savent faire, nous avons fait un tutoriel sur un Google Drive commun pour les autres. On en est là… ».

Jessica, professeure de français, latin et grec au collège dans le Gers, : « Dans la région, l’ENT ne fonctionne pas du tout », explique-t-elle. Alors elle s’adapte : sur un padlet (un outil de collaboration en ligne, ndlr), elle donne des devoirs à sa classe : « J’échange par SMS avec la déléguée, qui relaie toutes les informations sur le groupe Snapchat de la classe. Ensuite, ils m’envoient leurs travaux par mail ». Ce système D, elle l’a déployé seule dans un de ses collèges, contre l’avis des responsables numériques, dans l’attente des directives du rectorat sur la conformité de ces outils.

Lorène, professeure des écoles dans un quartier défavorisé de Chambéry. En charge d’une classe de 26 élèves de CE2 et CM1, elle se sent abandonnée. Dans sa classe, 75 % des enfants ont des parents allophones, et environ 50 % d’entre eux n’ont pas d’ordinateur ou de tablette. « On va prendre du retard. Je ne fais que des révisions car si j’aborde de nouvelles notions, je laisse trois élèves sur le carreau … Si on avait eu plus de temps, on aurait au moins pu leur donner des supports papier. Je ne peux même pas leur donner des manuels car, faute de budget, on n’en a qu’un pour deux élèves. J’ai donc préféré ne rien donner à personne pour que tout le monde soit logé à la même enseigne ».

Paul, professeur de mathématiques dans un collège du 18ème arrondissement de Paris. Il a eu l’accord de sa direction pour développer des serveurs Discord. « C’est pas trop mal. J’ai commencé à préparer deux serveurs pour deux classes. Ça prend beaucoup de temps de les configurer, mais à terme on pourra avoir un salon pour que les élèves posent leurs questions. Si ça fonctionne, je le proposerai au reste du collège ». D’autres professeurs préfèrent WhatsApp, notamment pour pallier aux problèmes techniques de Pronote.

Sophie, professeure de français dans un collège de Bourgogne-Franche-Comté : Après deux jours passés à essayer de se connecter – en vain – aux outils du CNED, elle parvient finalement à organiser une « classe virtuelle » avec ses élèves de 4ème, une sorte de visioconférence en remplacement du cours en présentiel. Sur 25 élèves, 17 se présentent : « C’est beaucoup plus que ce que je pensais, cela m’a vraiment fait plaisir de les voir car ils avaient beaucoup de questions et je trouve que le système est ludique ».

« C'est une autre façon de travailler »

Mika, professeure de SVT dans un collège de Moselle : « les heures en direct face aux élèves représentent la partie la plus compliquée à transposer en télétravail (…) En revanche on peut donner des travaux qui s’appuient plus fortement sur des ressources numériques et laisser le temps aux élèves de les réaliser. C’est une autre façon de travailler, on change le rythme, on donne accès à d’autres outils…Outre l’ENT, j’utilise un tableau d’affichage partagé (middlespot) pour que les élèves n’ayant pas accès à l’ENT puissent quand même faire le travail. Les élèves ont la possibilité de m’envoyer individuellement leur copie de l’activité à réaliser. Pour cela j’utilise le site quizinière, qui est un outil mis en place par le réseau Canopé. Et afin de garder le contact individuel et de faire des sessions collectives en audio, j’ai créé un Discord ».

Pas tous égaux devant le numérique

Nicolas, instituteur en école élémentaire en charge d’une classe de CP en banlieue parisienne : « c’est une opportunité de réfléchir sur sa propre pratique, d’innover, d’établir des nouveaux liens avec les familles, de redéfinir le partenariat parents/prof au profit des apprentissages de l’enfant. Mais la fracture numérique se ressent chez certaines familles. J’ai dû aller poster des documents dans certaines boîtes aux lettres. L’absence d’imprimante est un souci. Surtout lorsqu’il s’agit de limiter au maximum l’exposition aux écrans ». En l’absence d’ENT pour les écoles primaires, Nicolas privilégie de son coté « les outils les plus répandus et démocratiques, à savoir les échanges par e-mail, WhatsApp et surtout les appels téléphoniques … La profusion de ressources pédagogique, très inégales, suggérées par l’Education nationale ou par l’entourage, réseaux sociaux, peut être envahissante La technologie présente certains atouts, mais au sein de l’école même, je suis hermétique au virtuel qui remplace le physique dans les échanges verbaux, l’écriture, la manipulation, les liens sociaux… Les écrans sont omniprésents, l’école doit s’en prémunir au maximum ».

« Garder le contact avec les élèves est parfois difficile »

Alexis, professeur dans un quartier populaire :  « j’ai constaté dans ma pratique d’enseignant qu’il fallait rapidement donner des rendez-vous aux élèves, pour qu’ils puissent savoir à quelle heure ils nous retrouveraient. J’ai fait le choix de leur donner rendez-vous sur les heures de français qui étaient notées dans leur emploi du temps, pour que ce soit lisible à la fois pour leurs parents et pour eux. (..)  Ensuite, je pense aussi que le fait d’avoir des repères comme les heures de cours, d’avoir des rendez-vous fixes, c’est rassurant et cela ordonne leur journée, en leur rappelant le temps où elle était encore ordinaire, et en leur montrant que, malgré tout, il y a des choses qui ne changent pas, que le collège est toujours un point de repère fixe pour eux. (…) Pour beaucoup d’élèves, s’il n’y a plus ces moments de classe virtuelle, cela équivaut à se couper de tout contact avec leurs camarades. (…)  Les élèves entre eux vont avoir plus facilement tendance à garder le contact, parce qu’ils vont s’envoyer des messages, les photos des cours etc., et en fait ils assurent la continuité pédagogique que nous ne sommes pas capables d’assumer dans sa totalité. Pour ma part, je me repose beaucoup sur certains élèves, j’essaye de toujours savoir où en sont les élèves, mais garder le contact avec eux c’est parfois difficile ».

« Les élèves ne savent pas faire le lien entre leurs compétences particulières de l’informatique et l’école »

Alexis, professeur dans un quartier populaire  : « Passer à l’enseignement à distance vient supprimer des facteurs qui m’aidaient à assurer mes cours comme par exemple, le fait de me mettre en scène dans ma classe, de me déplacer beaucoup entre les tables. Je ne peux plus désormais me reposer sur ces habitudes, je suis obligé de mettre l’accent sur l’activité proposée en elle-même. Sauf que  ces activités-là, je ne les ai jamais testées auparavant, j’en découvre certaines, j’en mets au point d’autres. Par exemple, cela peut être une recherche sur internet en direct (…) Alors, ils vont se servir des outils que j’ai pu leur donner auparavant, aller sur Wikidia, Wikipedia, etc., ce genre de choses qu’on ne fait pas en cours.

La maîtrise des outils informatiques pour les élèves relève du privé, c’est à dire qu’ils savent très bien s’en servir à leurs propres fins, pour communiquer entre eux, pour faire des montages, etc. J’étais d’ailleurs très surpris de voir comment certains d’entre eux savaient monter leurs courts-métrages !  En revanche, cette maitrise-là, dans le cadre du savoir scolaire est un peu négligée. Les élèves ne savent pas faire le lien entre leurs compétences particulières de l’informatique et l’école, c’est à nous de les aider à comprendre qu’une compétence développée dans la vie peut être mise au service du travail scolaire ».

« Nous ne sommes pas équipés pour cette façon de travailler »

Delphine,  professeure des écoles à Paris en double niveau CM1/CM2 : « La principale difficulté a été de devoir prévoir des séances de travail et de corrections sans le retour des élèves. A cette occasion, je me suis rendu compte à quel point je me nourrissais de ces échanges avec eux. En temps normal, je lance une réflexion à laquelle ils vont répondre d’une certaine façon, ensuite je propose tel type d’outils, tel type de façon de parler, je vais voir tel élève, m’adresser à lui d’une certaine façon et à un autre d’une autre façon, on va travailler par petits groupes… La pédagogie est une matière vivante, c’est à dire qu’elle s’alimente de tous ces échanges, des interactions entre élèves, et c’est cela qui fait défaut en ce moment…

Ce qui rend la masse de travail encore plus importante, c’est qu’il faut conceptualiser mais aussi manipuler l’outil informatique, à l’aide d’un ordinateur qui n’est pas un ordinateur professionnel, avec une connexion internet un peu fragile dans mon cas, c’est à dire que nous ne sommes pas équipés pour cette façon de travailler. On se forme, on apprend à faire des PowerPoint, à insérer des schémas, cela peut sembler idiot mais cela prend du temps.

 Au début, le message qui nous avait été adressé – presque une consigne – était de ne pas aborder de nouvelles notions. Nous devions renforcer les apprentissages déjà amorcés (…)En revanche, aborder une notion nouvelle nécessite des échanges dans la classe (…)  Or tout ce travail collectif de recherche, on ne peut plus le faire. J’essaie tout de même à distance de les faire réfléchir avant d’aborder la bonne méthode à utiliser, ou l’une des méthodes. J’essaie de ruser, de faire des vidéos, des explications avec des schémas pour que ça parle à chacun, mais on atteint un peu la limite de l’exercice parfois ».

« Chacun fait un peu comme il l’entend »

Mohamed, professeur de maths, dans un lycée général et technologique : «C’est vrai qu’au début c’était un peu compliqué de mettre en place et de gérer tout ça ».  Il est obligé de mettre chaque information à donner aux élèves concernant leur travail à faire soit sur le drive, un service de stockage de documents en ligne, soit sur Pronote, un logiciel en ligne que l’établissement utilise pour gérer la vie scolaire des élèves et communiquer avec eux. En ce qui concerne les exercices, les profs procèdent avec différents outils. Soit des QCM envoyés sur Pronote, soit des exercices sur un drive. Chacun fait un peu comme il l’entend. Mohamed Amazigh établit un formulaire mis à disposition par Google sous forme de questionnaire ou d’activités avec des schémas, des figures, qu’il doit dessiner. « Cette méthode c’est vraiment quelque chose de nouveau. Je ne l’ai jamais utilisé, c’était comme un test et pourtant ça a bien marché avec les élèves …. Il y a des choses qu’on ne peut pas expliquer par écrit. On fait avec les moyens technologiques à notre disposition Dès qu’on commence le matin au réveil, ça ne s’arrête pas jusqu’au soir. Je reste devant l’écran de mon ordinateur du matin au soir (…) tout ce travail d’accompagnement sert à garder les élèves concentrés au maximum et à les sensibiliser à l’importance de continuer à étudier ».

« Les cours à distance demandent beaucoup de préparation »

Malika,  professeur de maths dans un lycée général et technologique :  « le confinement a énormément augmenté ma charge de travail puisqu’il a fallu taper la correction des exercices, ce qui, en maths, peut être chronophage …  et je sais qu’il me reste encore des outils à maîtriser ». Malika Farhane a elle aussi modifié sa pratique de l’enseignement. Elle demande aux élèves de recopier dans leur cahier le cours qu’elle a mis sur le drive, afin qu’ils essaient de l’intégrer. Elle aussi préparé des fiches d’exercices et demande aux élèves de lui rendent leurs travaux sur le drive. Elle propose ensuite des créneaux de classe virtuelle (sur la platforme du CNED) pour en faire la correction. Et c’est pendant ces heures de classe virtuelle en demi-groupe qu’elle essaie de remédier aux différentes difficultés rencontrées par les élèves. « Comme en cours, ils peuvent me poser des questions ».

«  L’application de classe virtuelle a plutôt bien fonctionné »

Pierre, professeur de maths dans un lycée général et technologique : «On a plus de choses à préparer. Maintenant je me mets à faire des vidéos pour corriger les exercices », en faisant des commentaires sur les diapo power point qui apparaissent à l’écran : « C’est relativement facile à faire…  Cependant ce qui manque c’est l’interactivité, voir un peu la réaction des élèves, parce que  voir un visage c’est assez révélateur de ce qui se passe … Globalement moi je trouve que l’application de classe virtuelle a bien fonctionné. On peut faire plein de choses avec, on peut même faire des partages de fichiers » en projetant un cours que les élèves peuvent voir en direct, comme s’ils étaient en classe. « A quinze on s’en sort très bien, même s’il y’en a peu qui prennent le micro, 3 ou 4, le reste c’est par tchat », c’est à dire par écrit.  Pour faciliter la communication, certaines classes ont aussi créé un groupe WhatsApp, par exemple pour dire aux élèves : « dans 10 mn il y a classe virtuelle ».  « Certains profs, notamment les profs de classe de seconde, se sont mis d’accord pour alléger un peu la charge de travail globale des élèves, parce qu’ils se sont rendu compte que certains élèves avaient du mal à s’organiser ».

Eloïse, enseignante dans un collège de Toulouse, résume ainsi, pour Médiapart, son expérience : « Depuis un mois, je crois que j’ai utilisé une quinzaine d’applications différentes avec mes élèves : Classe virtuelle du Cned, Pronote, WhatsApp, Discord, YouTube ou Pearltrees … C’est un joyeux bazar, mais on a pu garder le lien avec certains élèves ».

Mission Société Numérique

La Mission Société Numérique est une mission d’appui aux collectivités et aux acteurs de proximité sur les questions liées au numérique. Elle met en œuvre un programme d’actions pour favoriser l’autonomie et la capacité de tous à saisir les opportunités du numérique et favoriser le développement numérique des territoires. Elle pilote les plans “Numérique Inclusif” et “Tiers-Lieux” du Gouvernement.

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