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Le numérique, vecteur et catalyseur de nouvelles relations entre adolescents et bibliothèques

72 % 15-24 ans avaient fréquenté en 2016 une bibliothèque au cours des douze derniers mois, soit 1,6 fois plus que les personnes de 25-69 ans.

Si ce sont les jeunes qui fréquentent le plus les bibliothèques, qu’en est-il des adolescents ?

Une enquête menée par l’INJEP auprès d’adolescents comme de professionnels dans des bibliothèques de différentes tailles a entrepris de cerner les pratiques et les attentes des jeunes vis-à-vis des bibliothèques, de repérer et d’analyser les nouvelles approches en direction des adolescents, d’identifier et de qualifier les pratiques professionnelles, les changements des cultures professionnelles et organisationnelles, les pratiques de médiation numérique à l’œuvre dans les bibliothèques.

Selon les auteurs de l’enquête, « l’entrée des pratiques numériques dans les bibliothèques a provoqué ou accompagné un changement de celles-ci, non seulement en ce qui concerne l’offre destinée aux adolescents mais aussi dans la réflexion autour des espaces mis à leur disposition. Les pratiques des adolescents sont ainsi davantage prises en compte ».

L’enquête, après un passage en revue des cultures et des pratiques numériques des jeunes, et leurs limites mais aussi s’attache a comprendre comment ces pratiques numériques des adolescents ont influencé l’offre des bibliothèques et comment celles-ci se sont organisées face à ce public.

Des usages variés de la bibliothèque

  • Les jeunes viennent en bibliothèque pour des raisons très diverses. « Pour beaucoup il s’agit moins d’accéder à des collections que de bénéficier d’un espace, d’«avoir un coin à soi tout en se sentant appartenir à un espace »
  • Les adolescents se déplacent, parfois loin, pour aller dans une bibliothèque où ils pourront se concentrer, se sentir au milieu d’autres jeunes animés par les mêmes motivations.
  • Dans certains quartiers, la bibliothèque a en outre la fonction d’offrir un lieu plus sûr.
  • L’enquête distingue deux périodes (avant 15 ans et après) dans la relation des jeunes aux bibliothèques. «Les 1315 ans et les 1517 ans nont pas les mêmes besoins. Les 1315 ans viennent pour retrouver leurs amis, samuser, passer du temps, les 1517 ans viennent plus pour réviser/travailler, même sils retrouvent aussi leurs amis. »

L’enquête met ainsi en relief une ambivalence chez les adolescents entre le désir et le besoin de « calme » ( «de petits coins pour ne rien faire ») et celui de retrouver leurs amis et d’échanger.

  • Les adolescents vivent majoritairement les bibliothèques comme un espace scolair Certaines bibliothèques tentent ainsi de modifier cette représentation « en s’adaptant au fait que l’adolescence est l’âge du bruit, de la musique, du groupe et en leur proposant des lieux dans lesquels ils peuvent rester en groupe et s’exprimer, dans lesquels ils peuvent adopter des positions détendues et lire ce qui n’est pas prescrit à l’école, par exemple les BD et mangas, mais aussi jouer aux jeux vidéo et organiser des compétitions avec d’autres bibliothèques ».

La difficile recherche d’une offre numérique adaptée aux adolescents

 La question de l’organisation de la présence des adolescents dans la bibliothèque ne va pas de soi. « Tout d’abord parce que les adolescents ont souvent un comportement contradictoire. Ils sont là et ailleurs en même temps, ou comme dit une bibliothécaire : « Ils sont là où on les attend le moins. ». Ils font du travail scolaire dans des espaces non prévus pour cela, envahissent les espaces au moment des examens, ce qui n’est pas toujours bien accepté ».

L’enquête souligne ainsi l’ambivalence des adolescents face à l’offre numérique des bibliothèques.

  • Nombre d’adolescents rencontrés ont une utilisation simultanée de l’équipement numérique de la bibliothèque et de leur propre équipement.
  • les jeunes ne viennent pas en bibliothèque principalement pour trouver du numérique, sauf s’ils n’y ont pas accès chez eux
  • «les jeunes ne sont pas demandeurs de ressources numériques mais qu’ils apprécient les offres en rapport avec leurs pratiques quotidiennes : accès au wifi, possibilité de pratiquer les jeux vidéo…. »(une directrice de bibliothèque)
  • « S’il est difficile d’imaginer ce qui est « obligatoirement » attractif pour les adolescents dans les bibliothèques » constatent les auteurs de l’étude, « on peut facilement énumérer ce qui les fait fuir : inscription obligatoire, groupes limités, horaires stricts, conditions à l’accès, etc ».

Les adolescents dans les bibliothèques plus actifs qu’on ne le pense

Beaucoup d’entre eux, rappellent les auteurs de l’étude, « pratiquent plusieurs activités culturelles numériques simultanément (musique, jeux, information, films…) … Ils mélangent les activités de consommation, de communication, de partage et de création. Pour eux, le numérique ne représente pas une série d’outils mais un continuum et un environnement dans lequel ils agissent ».

Quand les conditions sont réunies, les adolescents peuvent même devenir des éléments moteurs. « Ils peuvent proposer des ateliers, de nouveaux jeux vidéo, des créations, des animations dont les bibliothécaires s’inspirent pour leurs offres. Certains, même très jeunes, apprécient d’être mis en position d’animateur d’ateliers ou d’activités autour du numérique ».

Une offre numérique n’est pertinente, selon Anne Cordier, auteure de « Grandir connectés ») que si elle est proposée dans le cadre d’une médiation : « L’offre ludo-éducative ne fonctionne pas à l’adolescence. L’offre fonctionne quand il y a une médiation. L’offre en catalogue ne suffit pas, ce qui fonctionne mieux c’est quand il y a un atelier qui suppose que la bibliothèque s’ouvre sur la ville. Il faut qu’il y ait de la communication et un lien avec les autres structures ».

La place des adolescents en bibliothèque, concluent les auteurs « demanderait à être pensée dans tous ses aspects, prenant en compte à la fois leur présence dans et autour des lieux, leurs pratiques numériques, leurs motivations d’emprunt et leurs interactions avec les bibliothécaires en ligne et hors ligne. Cela implique une complémentarité renforcée avec les autres professionnels du territoire qui sont concernés par l’éducation, la jeunesse, la culture et la cohésion sociale, mettant en musique toutes les spécialités sans les diluer, afin que l’ensemble fasse sens pour chaque adolescent».

Les adolescents, un public longtemps considéré comme difficile par les bibliothécaires

Les adolescents sont souvent le public introuvable des institutions culturelles. En effet, les particularités de cet âge, qui est un entre-deux entre l’enfance et l’âge adulte, les font se tenir à distance de tout ce qui est de l’ordre de l’institution, de la règle, de l’obligation.

En pleine recherche de leur identité, leur mode de vie est collectif (avec leurs pairs) et leur appartenance à un groupe se fait sur le mode à la fois de l’imitation et de la distinction.

De la même manière que les élèves disparaissent des conservatoires ou visitent les musées en « braconnant », la présence des adolescents en bibliothèque est assez ambiguë.

Ce public « remuant, bruyant, imprévisible » a longtemps été considéré comme difficile par les bibliothécaires avec le « cadrage » nécessaire de leur présence et le maintien du silence dans les lieux, qui poursuit d’une certaine manière l’univers scolaire et ses contraintes.

Selon une étude récente (Roselli, 2014), « la régulation par le silence et par des codes culturels distinctifs (savoir se tenir, savoir chercher, savoir choisir, savoir emprunter) joue contre la fréquentation des publics adolescents et, décourageant les profils éloignés des préoccupations culturelles et du livre, produit une attitude « abandonniste. »

Une des raisons de ces difficultés a aussi été une connaissance limitée des adolescents et de leurs pratiques. Les bibliothécaires peuvent se sentir souvent pris en défaut face à un public difficilement saisissable et qui remet en question leur vision de la bibliothèque comme essentiellement dédiée aux livres et « éducative ».

La même étude (Roselli, 2014) conclut : « Au-delà des facteurs liés à l’âge, la politique d’attractivité des bibliothèques constitue une autre explication de l’éloignement progressif des jeunes générations : plus les bibliothèques affichent des orientations du côté de la culture légitime et codée (littérature et genres élitaires), plus les nouvelles générations les assimilent au monde adulte et au monde scolaire. »

Les adolescents nourrissent en direction des bibliothèques des sentiments mitigés car ils mettent à distance l’institution en général et les pratiques formelles en particulier. La bibliothèque leur rappelle le contexte scolaire, alors que leurs pratiques de loisirs développent beaucoup (en groupes de pairs) la convivialité et les échanges.

Cécile Delesalle, Chantal Dahan, Gérard Marquié et Mirabelle Gallego: Jeunes, bibliothèques, numérique et territoire : vers de nouvelles interactions

À propos de l'auteur

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