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La revue Reset se penche sur les rapports de genre dans le numérique

« Comment les pratiques numériques changent ou reproduisent-elles les rapports de genre, c’est-à-dire les pratiques et les principes de différenciation entre femmes et hommes ? »

Sous le titre «Genre & Internet. Sous les imaginaires, les usages ordinaires », la plateforme éditoriale Reset (Recherches en sciences sociales sur Internet)  consacre son dernier numéro aux rapports de genre dans le numérique.

En réponse à l’appel à communication, la revue a reçu 46 propositions d’articles dont un peu moins d’un quart en anglais. « Le grand nombre de réponses témoigne de l’intérêt suscité par la thématique ». S’il n’existait pas, il y a vingt ans, de courant de recherche constitué sur le thème du genre et de la communication, « les travaux consacrés aux rapports sociaux de sexe, ou attentifs à cette perspective, sont désormais nombreux en France, y compris au sein des recherches consacrées à internet ».

L’objectif, rappellent  Marie Bergström et Dominique Pasquier, qui ont coordonné ce numéro, était « tout autant d’interroger les usages sexués des nouvelles technologies que de revisiter les approches théoriques des études de genre à partir du numérique ».

« A rebours d’une sociologie parfois complaisante à l’égard des soi-disant bouleversements induits par Internet, que ce soit pour clamer la fin des assignations sociales habituelles ou déplorer la marchandisation des relations », les travaux publiés dans ce numéro de Reset, « posent le constat d’une grande permanence des comportements et des interactions entre les sexes. En ligne, comme hors ligne, les relations de genre restent marquées par le double principe d’opposition et de complémentarité entre les sexes. Loin d’une échappatoire aux rapports de genre qui structurent la vie hors ligne, l’univers numérique paraît bel et bien traversé par des rapports de pouvoir, des inégalités et des luttes que l’on observe par ailleurs, et qu’il accentue même souvent».

« La relation genrée aux objets technologiques constitue un autre domaine de recherche où les résultats empiriques viennent souvent contredire les espoirs de nouvelles formes d’égalité. De nombreux travaux ont montré d’importantes différences dans la socialisation à la technologie dans la petite enfance, qui contribuent à développer ensuite chez les femmes une perte de confiance envers leurs capacités ».

Faut-il pour autant, s’interrogent Marie Bergström et Dominique Pasquier « considérer que, non seulement rien n’a bougé, mais pire, que le monde en ligne renforce, notamment du fait de la technicité des objets, la domination masculine ? La réponse est non. Les pratiques observées ont des allures de château de cartes : le masculin se bat pour un territoire qu’il a en partie perdu tout en prétendant y être le seul maître ».

  • Dans un article consacré aux pratiques numériques des retraités Français, Lucie Delias montre que « selon les trajectoires professionnelles et familiales des femmes étudiées, les pratiques numériques ne sont pas les mêmes ». Elle montre « comment les métiers exercés (dont certains très féminisés comme secrétaire ou institutrice) autorisent une autonomie plus ou moins grande dans l’usage d’internet à l’âge de la retraite ». L’attention qu’elle porte aux parcours familiaux souligne que la vie en couple, tout comme les séparations et les périodes de célibat, socialisent très différemment aux pratiques numériques. « Les rôles genrés traditionnellement assignés aux femmes dans les sphères professionnelle et privée (… ) participent à la façon dont elles utilisent et perçoivent les TIC. Cependant, ces rôles ne sont pas figés et ils évoluent au fil du temps », conclut-elle.
  • L’enquête de Dina Pinsky repose sur des entretiens, individuels et en groupes, avec 53 étudiants d’un collège du Nord-Est des États-Unis et porte sur leurs relations de « flirt » en ligne. « Les propos recueillis ne laissent planer aucune ambiguïté : le principe de pudeur féminine et la prérogative masculine d’initiative à la demande sexuelle restent intacts sur Internet ». En somme, nous apprend Pinsky, « les scripts du flirt digital reproduisent de façon serrée les cadres traditionnels des relations de séduction entre hommes et femmes ». Et ce constat vaut quelle que soit l’orientation sexuelle des interviewés.
  • Chloé Paberz a suivi en immersion ethnographique la réalité quotidienne des relations entre des employés hommes et femmes dans une petite entreprise de conception de jeux vidéo en Corée du Sud. C’est un double récit que propose Chloé Paberz. « Le premier concerne la place des femmes dans une culture où elles sont assignées à une position de retrait par rapport à celle des hommes. Le second dévoile les fondements d’une culture professionnelle masculine qui s’est « dotée de références, de valeurs, de rites de passage, d’espaces réservés et de moments d’entre soi où se cultivent des qualités, des goûts et des compétences pensés comme masculins ».
  • Johann Chaulet et Jessica Soler-Benonie ont de leur côté mené des entretiens et des observations lors de tournois en LAN (Local Area Network) de League of Legend. Les joueuses, qui sont très peu nombreuses – 4 % de l’ensemble des joueurs et joueuses ! –, ont le choix entre deux postures : « celle du garçon manqué qui adopte les mêmes codes vestimentaires que les joueurs masculins (sweat à capuche et jogging), ou celle de la lolita hyper-féminisée (mini-jupe et maquillage appuyé) ».
  • L’article de Florian Vörös porte sur les usages de la pornographie par des hommes : neuf hommes sur dix déclarent avoir déjà vu un film pornographique au cours de leur vie (contre trois femmes sur quatre) et un homme sur deux dit en avoir visionné « souvent » ou « parfois » dans les douze derniers mois (contre une femme sur cinq) – des pourcentages qui varient peu selon les milieux sociaux. « S’intéressant au rapport entretenu à ce bien culturel décrié, en termes d’appropriation, de réflexivité ou de potentielle politisation », l’auteur montre que « la pornographie n’est pas illégitime en tous lieux et en tous moments : elle pose en fait surtout problème aux hommes dont le statut social dépend du capital culturel ».

Sommaire

  • Marie Bergström et Dominique Pasquier :Introduction
  • Dina Pinsky:  « Faire le genre » sur Internet par le biais de la séduction. Interactions intimes en ligne parmi des étudiants d’université
  • Chloé Paberz : Garçons manqués, monstres et lolitas. Jouer avec les rôles de filles dans une entreprise de jeux vidéo sud-coréenne
  • Johann Chaulet et Jessica Soler-Benonie : Se réunir pour jouer. Les LAN parties entre ajustements et réaffirmation des identités genrées
  • Florian Vörös : La valeur des plaisirs pornographiques en ligne. Masculinités, sexualités et hiérarchies culturelles
  • Lucie Delias : Les facteurs de l’autonomie face à l’informatique connectée chez les retraités français. Génération et trajectoires genrées.

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