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A quelles conditions le numérique peut-il être « capacitant » ?

Depuis que le numérique existe, la question des inégalités sociales qu’il peut renforcer ou réduire est le plus souvent posée sous l’angle du rattrapage du retard, du comblement de la fracture numérique. Beaucoup de préjugés sociaux entourent cette vision selon laquelle la majorité serait “dedans” et une minorité de retardataires, plus pauvres, plus vieux, moins éduqués, “dehors”.

Pourtant, des personnes sans domicile fixe, ou en situation de handicap, ou d’illettrisme, trouvent dans le numérique des appuis pour renforcer leur autonomie.

À l’inverse, des personnes aisées utilisent peu ou mal le numérique, ou sont en difficulté avec leurs documents, leurs usages des services numériques.

Dans quelle mesure, à quelles conditions, le numérique peut-il  se révéler capacitant, ou au contraire, facteur d’inégalité. Cette question était au centre du projet de recherche Capacity, conduit en 2015 et 2018 par la Fing, le GIS M@rsoin, l’Université Rennes 2 et IMT Atlantique.

Avec le soutien de l’Agence nationale de la recherche (ANR), le projet Capacity a cherché , entre 2015 et 2018, à mettre en évidence des facteurs et degrés du pouvoir d’agir :« qu’est-ce qui fait que le numérique nous renforce ou nous affaiblit, consolide nos liens sociaux ou non, nous donne un meilleur accès à la connaissance ou nous sature d’informations ? Quels dispositifs physiques et en ligne vont s’avérer propices à nos projets et à nos choix ?».

10 monographies et une enquête nationale

Pour appréhender les réalités du « pouvoir d’agir » en régime numérique, Capacity s’est notamment appuyé sur :

  • 10 terrains donnant lieu à monographies : un lieu d’accueil de soirée pour personnes sans domicile, des centres sociaux et/ou espaces publics numériques (Saint-Etienne, Brest, Lorient, Paris), deux dispositifs “Grande École du numérique” (Rennes et Marseille), 2 politiques publiques d’e-inclusion (Brest et Saint-Etienne), une petite commune rurale du centre Bretagne et un panel de PME et entreprises du secteur numérique en Bretagne ;
  • Une enquête nationale menée par Marsouin (2000 personnes représentatives de la population française), avec le soutien de l’Agence du Numérique
  • Un travail de modélisation, par la confrontation d’approches théoriques et par la prise en compte des contextes territoriaux et du travail de terrain.

Un cadre d’analyse

Capacity a élaboré au long de ses travaux un cadre destiné à analyser une configuration capacitante au crible de trois niveaux d’analyse : l’intention politique, le dispositif et l’acteur- sujet.

«L’articulation de ces trois niveaux d’analyse permet de repérer les configurations dans lesquelles le potentiel des cultures numériques est converti en pouvoir d’agir et celles dans lesquelles il demeure une promesse non tenue voire un multiplicateur d’inégalités générateur de souffrance (phénomènes de déclassement social, de subjectivation négative, de réification).

  • « Du côté de l’action publique, il s’agit principalement d’analyser les intentions politiques et les représentations qui la sous-tendent (à la fois représentations du numérique et représentations des publics ciblés). Il semble alors intéressant de retracer les étapes de la mise à l’agenda politique du numérique « inclusif »et d’en dénouer les enjeux.
  • Du côté des dispositifs, il s’agit de voir comment l’intention politique est interprétée et appropriée par des acteurs de terrain et incarnée dans des dispositifs à la fois contraignants et potentialisants, de produire une analyse des pratiques “bricolées”.  
  • Du côté des trajectoires de personnes, enfin, il s’agit d’abord de voir ce qui permet de repérer les processus d’empowerment en termes de socialisation, d’apprentissages, d’insertion, d’accès à l’emploi, de projet, de participation démocratique, etc. (indicateurs d’empowerment) puis de voir ce qui différencie ces processus : au niveau de la personne (ce que changent les usages d’Internet dans l’organisation de la vie quotidienne, dans les sociabilités et dans les potentialités d’accès aux ressources) et de son interaction avec les dispositifs incarnant une intention politique».

Observations et résultats

L’équipe Capacity vient de publier une synthèse de ses travaux.

« Le projet Capacity a mis en lumière que les configurations propices au pouvoir d’agir outillé par le numérique peuvent s’analyser sous trois angles : l’intention politique, le dispositif et les trajectoires individuelles et collectives des personnes.

L’articulation de ces trois niveaux d’analyse permet de repérer les configurations dans lesquelles le potentiel des cultures numériques est converti en pouvoir d’agir et celles dans lesquelles il demeure une promesse non tenue voire un multiplicateur d’inégalités générateur de souffrance (phénomènes de déclassement social, de subjectivation négative, de réification)».

Ce cadre d’analyse ouvre des pistes neuves pour concevoir de nouvelles politiques publiques (inclusion, innovation, aménagement du territoire…) et d’accompagnement des “praticiens” dans le sens du pouvoir d’agir.

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