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Objets connectés et vie quotidienne : où en sommes nous ?

La première génération d’objets connectés a vu le jour au début des années 2010 avec les premiers bracelets connectés.

L’idée selon laquelle les objets les plus quotidiens (issus des révolutions industrielles antérieures),   appareils ménagers, montres, lunettes, jouets, appareils médicaux, accessoires de sport, vêtements, allaient, moyennant l’ajout de capteurs et de capacités de communication, basculer un par un dans l’ère numérique s’imposait alors avec une forme d’évidence. Comme l’idée selon laquelle le smartphone (et son avatar, la tablette) allait se transformer en une forme de télécommande universelle, pilotant une myriade d’appareils et de « tableaux de bord ».

Où en sommes nous ?

Selon l’Institut GFK, les objets connectés commencent à s’installer dans les foyers. Le seuil du milliard d’euros de chiffre d’affaires est ainsi atteint en 2017, avec plus de 5,2 millions d’objets acquis sur la période.

Selon Médiamétrie et la chaire d’Économie numérique de l’Université Paris-Dauphine, 20% des Français déclaraient en 2016, posséder un ou plusieurs objets connectés, le produit phare restant la montre (9% des personnes interrogées).

Les chiffres les plus contradictoires circulent sur l’équipement des Français en objets connectés : le périmètre des objets connectés varie, en effet, d’un institut à l’autre. Au delà de l’équipement, il reste à comprendre les usages qui en sont faits, et au delà, de la manière dont les personnes se les approprient.

Coup sur coup, deux études de référence se sont penchées sur le développement des objets connectés en France.

  • La première, les Marchés des objets connectés à destination du grand public s’inscrit dans le cadre du programme interministériel de prospective Pipame, porte sur les Marchés des objets connectés à destination du grand public. Elle a été réalisée par l’Idate à la demande de la DGE, du Picom et du ministère des Sports.
  • La seconde,  conduite par le cabinet Wavestone pour le compte de la Caisse des Dépots, s’interesse aux perspectives de l’Internet des objets dans une double perspective : économique  mais aussi sociétale et d’intérêt général : elle voit dans l’Internet des Objets « une réponse à des besoins sociaux en pleine mutation : se déplacer et se faire livrer, habiter et travailler, se soigner et mieux vieillir ».

Les objets connectés peinent à convaincre de leur utilité

L’étude  « les Marchés des objets connectés à destination du grand public » passe en revue les  marchés concernés par les objets connectés. Les secteurs retenus dans le cadre de cette étude concernent la maison connectée (sécurité, gestion d’énergie, électroménager, bricolage, etc.), le bien-être/beauté, les jouets et les dispositifs autour des animaux de compagnie.

Selon un sondage réalisé auprès de 2000 personnes dans le cadre de cette étude,  les objets connectés sont diversement adoptés par la population française.

  • « Les montres connectées disposent du taux d’équipement le plus élevé (14 % en 2016) ».
  • « La montre est l’objet qui a connu la plus forte progression d’équipement durant l’année passée, notamment en raison d’une couverture médiatique importante ».
  • « Si le niveau de connaissance est assez élevé (plus d’un Français sur deux semble connaître la majorité des objets du panel), le niveau d’équipement reste relativement limité quel que soit l’objet considéré, tous secteurs confondus ».
  • « Les projets avérés d’équipement restent faibles, entre 1 % et 9 % selon l’objet, notamment pour la montre, le thermostat et l’alarme ».
  • « L’adoption des objets connectés de la maison reste confinée aux services de sécurité connectée et à la gestion de l’énergie, pour différentes raisons (absence de réel service pertinent notamment) ».  
  • « Le principal frein à l’acquisition est le manque d’attrait pour les objets connectés, souvent interprété par un manque de services patent. Vient ensuite, le prix, dans une moindre mesure ».
  • « Parmi les griefs retenus par le grand public figurent le prix, les craintes autour de l’exploitation des données personnelles (et la sécurité) et le manque d’intérêt immédiat de ces objets (que l’on peut interpréter par un aspect gadget et par l’absence de services avancés) ».
  • « L’intérêt suscité par ces objets semble conditionné par le développement de services avancés susceptibles d’enrichir leurs usages », concluent les auteurs de l’étude. « Ces éléments, autour de la demande laissent penser que l’adoption de ces objets sera donc assez lente …
  • « La confiance des utilisateurs dans l’univers numérique et la fourniture de services à valeur ajoutée conditionnent l’essor des marchés des objets connectés selon plusieurs scénarios prospectifs ».

L’étude propose une typologie de consommateurs, identifiés, selon leur perception des objets connectés dans leur quotidien:

  • « Les « Technophiles » : c’est le groupe le plus avancé en termes d’équipement et d’intention d’achat. Ils sont plus sensibles à l’innovation technologique. Ils font davantage confiance dans la sécurisation des données, et sont très positifs sur la généralisation des objets connectés. Les jeunes (- de 24 ans) et les étudiants sont surreprésentés dans ce groupe.
  • Les « Suiveurs » : c’est le groupe qui suit les « Technophiles », avec un niveau d’équipement supérieur à la moyenne, ainsi qu’une image plutôt positive. Ils peuvent être sensibles aux prix des objets connectés. Ils sont plutôt jeunes (mais moins que le groupe précédent), plutôt en couple avec enfants, CSP+.
  • Les « Réticents » sont peu équipés, ont peu d’intentions d’équipement, et ont une image plutôt négative des objets connectés, dont ils ne comprennent pas l’intérêt. Ils sont plutôt âgés (50 ans et plus).
  • Les « Opposés » ont une image négative des objets connectés, et très peu d’intentions d’équipement (pas de besoins), avec une sensibilité particulière à la sécurisation des données. C’est le groupe le plus âgé (50 ans et plus), avec davantage de retraités et d’hommes.
  • Les « Incertains » se caractérisent par un manque de connaissance des objets connectés, sur lesquels ils ne savent souvent pas s’exprimer. Ils sont plutôt âgés (50 ans et plus) ».

Un Internet des Objets  citoyen ?

 L’étude,   conduite par le cabinet Wavestone pour le compte de la Caisse des Dépôts (CDC) s’ouvre sur un constat : « «Début 2018, le nombre de déploiements massifs de services industriels sur la base d’IoT est encore faible, de l’ordre de quelques dizaines, tous secteurs confondus ».. Elle détecte cependant les signes d’une « accélération des services à base d’IoT en France ».

Apres avoir recensé les facteurs décisifs pour le développement de nouveaux services ( compréhension des besoins des utilisateurs, maitrise de la relation avec les clients, capacité à fédérer et orchestrer des services de bout en bout), l’étude suggère à la filière française de l’Internet des Objets de se tourner vers un « Internet des Objets  citoyen ».

« Pour que le marché adopte massivement ces solutions, un des avantages compétitifs principaux sera l’IoT citoyen. Il consiste à apporter des réponses rassurantes aux questions éthiques (délégation de décision, maintien du contrôle par l’homme, gestion simple de la confidentialité, cohésion de la société, maintien de l’emploi, etc.), juridiques et réglementaires (données personnelles, assurance, traçabilité, propriété matérielle et immatérielle, cadres législatifs des secteurs concernés, etc.), technologiques (interopérabilité des systèmes, liens avec les systèmes d’intelligence artificielle, couverture des réseaux télécoms, cybersécurité, transparence des algorithmes et des systèmes, etc.), ou encore économiques».

Les fabricants d’objets connectés promettent beaucoup trop …

Dans un article publié sur le site The Conversation, Christine Balagué, Professeur, titulaire de la chaire objets connectés et réseaux sociaux à l’Institut Mines-Télécom Business School s’interroge sur le manque d’enthousiasme des consommateurs pour les objets dans le domaine de la santé.

« Ces derniers temps, les fabricants de montres, bracelets, lunettes et autres  objets connectés promettent beaucoup. Trop, à en juger par le décalage entre l’explosion de l’offre, et la place très modeste qu’occupent ces appareils dans notre quotidien. La plupart font office de gadgets, achetés sur un coup de tête et vite oubliés au fond d’un tiroir. L’heure n’est pas encore venue, où ces appareils nous seront aussi familiers et vitaux que notre smartphone. Tandis que les objets connectés relevant du bien-être peinent à convaincre de leur utilité, d’autres appartenant à la catégorie des dispositifs médicaux ont su se rendre indispensables auprès des patients. Ils servent principalement à des fins de diagnostic, de prévention ou de traitement d’une maladie, tels les lecteurs de glycémie dans le cas du diabète. Et amènent à s’interroger sur la manière dont leurs utilisateurs se les approprient».

Il semble, observe Christine Balagué,  « que les fabricants aient cru, un peu vite, que ces objets révolutionnaires feraient rêver leurs concitoyens. Résultat : certains consommateurs les ont « adoptés », mais très peu se les sont « appropriés ».

L’auteure rappelle, la  différence majeure entre adoption et appropriation, « une difference que les fabricants commencent seulement à découvrir … Un produit ou un service est « adopté » par le consommateur quand celui-ci se décide à l’essayer, ou à l’acheter. L’appropriation, elle, implique un processus plus long. Elle est effective lorsque l’individu a fait de la technologie un objet de sa vie quotidienne ».

Quatre étapes avant de s’approprier un objet connecté de santé

Selon Christine Balagué, « avant d’intégrer un objet connecté à notre quotidien, nous passons sans le savoir par quatre étapes ».  

  • « La première phase est l’appropriation symbolique. Elle se passe soit dans le rayon du magasin avant l’achat, soit la première fois que l’individu voit l’objet connecté – si c’est un cadeau. Les interactions sont principalement sensorielles : elles passent par la vue, le toucher, l’ouïe. Pour certains, on constate un effet dit « waouh » : cette réaction de l’utilisateur traduit son étonnement voire sa fascination envers un objet perçu comme « intelligent ». Dans cette phase, il projette sur l’objet et le service lié une valeur imaginée.
  • Ensuite, l’utilisateur peut passer à la deuxième étape, nommée « exploration ». Celle-ci repose sur des manipulations physiques de l’objet afin de découvrir l’appareil et son application ; des interactions suscitant un processus cognitif de l’utilisateur pour en comprendre le fonctionnement ; et des interactions d’objet à objet, l’objet interagissant avec le téléphone mobile pour transférer les données collectées et permettre à l’application de fournir le service. Au cours de cette phase, l’usage permet la création d’une valeur réelle aux yeux de l’utilisateur.
  • La troisième phase de l’appropriation va définir la fonction de l’objet pour son utilisateur. Chacun utilise en effet l’objet pour une fonction spécifique, parmi toutes celles proposées, comme mesurer son activité physique, sa fréquence cardiaque et son poids. Cette phase s’accompagne d’une coproduction de valeur entre l’objet et l’utilisateur : c’est l’individu qui définit et paramètre la fonction qu’il vise. Par exemple, telle personne qui veut muscler son cœur va décider de suivre jour par jour sa fréquence cardiaque.
  • Enfin, la dernière phase nommée « stabilisation » se caractérise par le fait que l’utilisateur intègre l’objet dans ses pratiques quotidiennes. Ses interactions avec l’appareil deviennent alors passives. Par exemple, il porte un bracelet connecté mais l’oublie, tandis que l’objet, lui, capte des données en continu et les envoie automatiquement à l’application mobile sur le smartphone de l’utilisateur. Cette phase génère également des réactions affectives à l’origine d’un lien relationnel entre l’individu et l’objet. Lors de cette phase, la valeur perçue de l’objet est « transformative », c’est-à-dire que grâce à lui, l’individu a transformé ses habitudes. Par exemple il a désormais le réflexe de descendre deux stations de métro avant son lieu de travail pour marcher davantage, ou il a cessé de prendre l’ascenseur pour lui préférer les escaliers». 

Cest en étudiant davantage le phénomène d’appropriation et en plaçant l’utilisateur au centre de leur stratégie que les fabricants pourront anticiper les usages des objets connectés, et donc, leur donner de la valeur. « Dans le monde hyperconnecté d’aujourd’hui, il est paradoxal de constater à quel point les fabricants se sont « déconnectés » des utilisateurs. Cette distance contribue à un faible usage des objets connectés, voire à leur abandon au bout d’un certain temps. La plupart des entreprises intègrent pourtant, au cours du développement des objets, des « scénarios d’utilisation » ou use cases. Mais ces stratégies consistent à penser à la place de l’utilisateur quel sera son comportement. Or il s’avère que dans la vie réelle, les individus, dans le cadre d’objets connectés à la maison, ne les utilisent pas comme les entreprises l’ont imaginé !   

Pour que les individus se servent vraiment de leurs objets connectés, les fabricants doivent développer des technologies responsables, à savoir sécurisées, fiables, respectueuses de la vie privée, tant dans la collecte des données que dans les algorithmes permettant leur traitement. Surtout, ces appareils doivent acquérir une réelle valeur aux yeux de l’utilisateur. Pour cela, les entreprises doivent encore apprendre à étudier son comportement dans son véritable contexte d’utilisation, et la manière dont il s’approprie l’objet». 

Le programme Iotics analyse le niveau de sécurité et d’information des objets connectés

L’ INRIA, EURECOM, le Laboratoire de recherche RITM de l’Université de Paris-Sud et la CNIL se sont associés pour conduire le projet ANR IoTics.

L’analyse technique des objets connectés est effectuée à deux niveaux :

  • l’étude du dispositif matériel dans son environnement immédiat, avec l’ouverture des objets afin de voir, au plus profond de leurs composants, le design de sécurité.
  • l’analyse de ses fonctionnalités en tant qu’objet connecté : l’observation de ce qu’il fait et transmet. Pour cela, INRIA a développé un logiciel placé directement au sein des smartphones reliés à l’objet connecté, permettant l’analyse des protocoles applicatifs et l’étude des messages envoyés. Sans ouvrir l’équipement, les flux de données collectés permettent ainsi d’obtenir une vue significative sur les données personnelles émises et ainsi comprendre quelles informations sont transmises à quel destinataire, et dans quelles conditions de sécurité.

Le projet IoTics comporte aussi un volet juridique  l’analyse des politiques de vie privée : l’idée ici est de confronter leur contenu d’une part aux exigences de la règlementation, et d’autre part au comportement réel de l’objet analysé avec la méthode décrite ci-dessus.

Débuté en 2017, le projet IoTics se poursuivra jusqu’en 2020.  Les résultats seront publiés courant de l’année 2019, une fois les résultats juridiques et techniques croisés.

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