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Indexation collaborative : quand les institutions culturelles font appel au public pour annoter les œuvres, les documents et les archives

L’archiviste, seul dans sa tour d’ivoire, qui inventorie des documents anciens pour en permettre la communication à une poignée d’érudits est un cliché qui n’a plus cours. D’abord parce que l’inflation de la production documentaire a fait des archivistes les responsables de volumes bien plus importants et les animateurs d’équipes plus nombreuses qu’autrefois ; ensuite, parce que la consultation des archives est une pratique culturelle populaire. (Marie-Françoise Limon-Bonnet, Archives nationales, et Édouard Bouyé, archives départementales de la Côte-d’Or)

La campagne d’indexation des fiches des poilus de 14-18 et le succès qu’elle a rencontré (1,4 million de fiches indexées) ont donné une visibilité aux diverses formes de « crowdsourcing culturel » déployées par des musées, services d’archives et bibliothèques.

De nombreuses institutions proposent désormais au public d’annoter, de corriger ou de compléter des ressources numérisées, et de prendre part, par leurs contributions, à la valorisation des collections comme à la connaissance du patrimoine.

Ces pratiques «d’approvisionnement par la foule »  peuvent prendre des formes variées : relevé nominatif de sources généalogiques, indexation de fiches, identification de photographies, correction d’erreurs dans des documents numérisés …

1,4 million de fiches des soldats morts pour la France indexées

A l’occasion du centenaire de la première Guerre mondiale, la Direction des patrimoines, de la mémoire et des archives (DPMA) du ministère des Armées avait mis en place en 2013 une plateforme, Mémoire des Hommes, qui permettait aux internautes d’enrichir les données relatives au 1,4 million de soldats morts pour la France à partir des informations présentes sur leurs fiches de décès numérisées en ligne. En complément des nom, prénom, date de naissance, département ou pays de naissance, il s’agissait de transcrire le grade et l’unité au moment du décès, le recrutement, le lieu de naissance, la date et le lieu de décès, etc.

En avril 2018, la totalité des 1 422 977 fiches avaient été indexées, avec sept mois d’avance sur l’échéance du 11 novembre 2018. 2506 annotateurs ont participé à l’enrichissement de ce mémorial virtuel, dix contributeurs ayant à eux seuls indexé plus de 400 000 fiches. L’appel a contributions du Ministère avait été relayé par l’initiative « Adoptez un poilu» (archives départementales des Yvelines) et par l’équipe de « 1 jour 1 poilu ».

Cette transcription permet désormais aux spécialistes et historiens d’obtenir en seulement quelques clics une connaissance plus fine du conflit par le moyen des recherches croisées et de savoir, par exemple, combien d’individus sont morts le même jour ou lors de la même bataille. On sait ainsi que la journée la plus meurtrière du conflit ne serait pas, comme les historiens l’ont longtemps cru, le 22 août 1914 (21 072 morts) mais le 25 septembre 1915 (23 567 morts), offensives de Champagne et d’Artois.

Le site de généalogie, Généanet, de son côté, avait mis en place un projet d’indexation collaborative relatif aux cimetières et monuments aux morts à travers le projet Sauvons nos tombes. Pour ce projet, les internautes sont invités à numériser des photos de tombes ou à les indexer sur le site. Près d’un million de tombes auraient déjà été documentées.

Indexation collaborative aux archives nationales et départementales

En s’appuyant sur des habitudes participatives anciennes et les potentialités du numérique, des services d’archives sollicitent les internautes pour enrichir les fonds d’archives, favoriser leur appropriation et leur compréhension par le public et développer de nouveaux services à partir des données collectées.

Un grand nombre de services départementaux d’archives proposent désormais des modules d’indexation collaborative qui permettent à a ceux qui consultent les archives numérisées (en général les registres paroissiaux et d’état civil, parfois les recensements et les registres matricules) de les annoter.

Dans le cadre du programme Grand Mémorial, les archives de plusieurs départements, proposent aux citoyens d’indexer les registres matricules afin de documenter les fiches de chacun des 8,5 millions combattants de la Première Guerre mondiale.

Les Archives Nationales, pour leur part, ont ouvert début 2018 une plateforme collaborative où les citoyens volontaires peuvent transcrire des testaments écrits par les Poilus pendant la Première guerre mondiale. Le projet « Testaments de Poilus » vise à produire une édition électronique d’un millier de testaments des Poilus de la Première Guerre mondiale. Les documents étudiés proviennent du fond des archives notariales des Archives départementales des Yvelines.

Afin de valoriser les travaux d’indexation et de dépouillement réalisés par des internautes et des bénévoles à partir des fonds d’archives, les Archives nationales ont ouvert le blog Archives nationales participatives. Parmi les projets proposés aux internautes figure l’indexation des registres du Conseil général des ponts et chaussées. La base Natnum, sur les décrets de naturalisation numérisés  sera progressivement ouverte à l’indexation collaborative.

Selon Marie-Françoise Limon-Bonnet (Archives nationales) et Édouard Bouyé (archives départementales de la Côte-d’Or), « le rôle de l’archiviste est de rendre possible ce travail sur les sources, de l’encadrer (plus ou moins, selon la nature des projets), de le faire connaître (par la médiation numérique) Le public attend de l’archiviste, qui doit se déprendre de la posture du sachant absolu, qu’il soit cependant le garant de la fiabilité de l’information produite, même s’il n’a pas les moyens concrets de la valider systématiquement a priori ».

Des « entrepreneurs d’intérêt général » pour concevoir des outils et animer des projets de crowdsourcing culturel

Le Programme « Entrepreneur.e d’Intérêt Général » (lancé en 2016) repose sur le recrutement de talents extérieurs à l’administration, recrutés pour 10 mois, pour résoudre, par leurs compétences numériques d’exception et grâce aux données, des défis d’intérêt général, au sein des ministères.

Bastien Guerry a été recruté en 2017 lors de la première promotion du programme « Entrepreneurs d’intérêt général » pour mettre en place une plate-forme web destinée à l’inventaire participatif du patrimoine national des orgues. On estime à 8000 ou 12000 le nombre d’orgues en France (dont 1500 orgues classés). La construction de cette base de données collaborative des orgues se heurtait à la multiplicité des sources (un Inventaire papier, de nombreux inventaires, une myriade de sites personnels administrés par des amateurs et de passionnés ainsi qu’à l’absence d’un modèle de données relatif aux orgues. Soucieux d’impliquer l’ensemble des membres de cette communauté, Bastien Guerry a accompagné la mise en place de la plateforme « inventaire des orgues » d’outils partage de fichiers). Tirant les enseignements de ce projet, Bastien Guerry souligne « la construction « artisanale » et progressive de la plate-forme ainsi que sur l’intérêt d’être en contact direct et permanent avec les métiers de l’Inventaire et les spécialistes de l’orgue pour des ajustements réguliers et l’apport continu de nouvelles idées ».

Pour la seconde promotion du programme « Entrepreneurs d’Intérêt Général », le Ministère de la Culture et le Service du Mobilier National avaient proposé un défi : « faciliter l’utilisation du patrimoine du Mobilier national par les agents publics, les métiers d’art et le grand public en développant des outils d’indexation participatifs ». Les collections patrimoniales du Mobilier national et des manufactures représentent 100 000 biens de qualité muséale meubles, tapis, tapisseries et tissus d’ameublement. « Faute de métadonnées structurées, les bases de données et les répertoires documentaires ne dialoguent pas, les capacités de recherche et de filtrage restent très limitées et leur utilisation reste exclusivement réservée aux agents du Mobilier national. Les collections patrimoniales du Mobilier national, riches de 100 000 biens, sont aujourd’hui décrites dans une base de données inaccessible au public ».

Les deux EIG recrutés, Ned Baldessin (développeur web) et Laurie Chapotte (Designer graphique et de service), disposeront de dix mois pour :

  • Ouvrir la collection aux publics extérieurs, pour en faciliter l’accès et la découverte par le plus grand nombre grâce à une interface de consultation et de recherche,
  • Permettre aux agents du Mobilier national de procéder à des recherches multicritères et multiformats dans l’ensemble de la documentation grâce à un système d’indexation partagé,
  • Ouvrir la production participative de contenus pour enrichir et diversifier l’information sur le patrimoine grâce à la conception d’un système de capture et d’indexation.

Collaboration et post-médiation : la BNF à l’âge de la multitude

Dans un article très stimulant, la BNF à l’âge de la multitude, Céline Leclaire, chargée de mission à la Bibliothèque nationale de France, dessine les traits de la bibliothèque au 21e  siècle, autour de quelques principes :

  • Collaboration : « il importe non seulement d’intégrer le participatif dans le fonctionnement courant de la bibliothèque, mais il faut surtout changer d’échelle dans sa capacité à impliquer « la multitude ». Le Gallica Studio déploie d’ores et déjà « un champ d’initiatives non bridé par une logique institutionnelle, terrain de jeu ouvert à l’inattendu et à l’éphémère ».
  • Post-médiation : à la fois élargissement en termes de contenus présentés et grande diversification des modes d’appropriation proposés. « Ces modes sont placés sous le signe du faire, selon l’idée qu’il ne faut plus proposer un service tout fait, qui ne laisse plus rien à faire à l’utilisateur … Les mots clés de la post-médiation sont l’outil, le mode d’emploi, la documentation, et leur avatar contemporain, la plateforme de développement GitHub. Il ne s’agit plus de se demander « que trouver ? » ni même « comment trouver ? » mais « comment faire ? ».
  • Indirection : s’ouvrir à l’inattendu et à l’éphémère, se défaire de ses propres objectifs pour laisser une place à ceux de la Multitude. Cette « posture d’humilité » concerne les objets, les documents, les collections, les contenus (qui peuvent être détournés et utilisés aux fins propres des utilisateurs) mais aussi l’institution elle-même .
  • Modèle de plateforme : « En plus d’être malléable et ouverte, une plateforme est capable d’intégrer des éléments externes qui ne sont pas nécessairement proches des bibliothèques et/ou ne passent pas par leurs canaux mais lui permettent, par ricochet, de toucher un public qu’elles ne peuvent pas toucher autrement ».

A l’appui de cette ambition, l’auteure cite une série d’initiatives et projets passés ou en cours à la BNF. Lire la suite…

"Participer / Participez ! Patrimoines et dispositifs participatifs"

Le Département du pilotage de la recherche et de la politique scientifique (DPRPS) du ministère de la Culture  a organisé les 5 et 6 octobre 2017, à l’INHA (Paris) des journées professionnelles consacrées aux dispositifs participatifs dans le domaine des Patrimoines. 

« A l’heure où le recours au numérique ne cesse de se développer, les projets participatifs se multiplient, notamment dans le domaine culturel et patrimonial. Or, pour les patrimoines particulièrement, la participation des publics n’est pas apparue avec le seul essor des outils numériques mais a toujours été l’un des enjeux de la démocratisation culturelle. Les pratiques collaboratives d’aujourd’hui poursuivent avec de nouveaux outils les mêmes objectifs. Elles contribuent à l’identification, à l’enrichissement, à la connaissance et à l’appropriation du patrimoine culturel ».

Session 1 – La participation dans le domaine du patrimoine : une longue histoire

  • Citoyens antiquaires : discours et formes d’implication du corps civique dans l’inventaire et la sauvegarde des monuments historiques, de la Révolution à l’aube de la monarchie de Juillet« Mission Patrimoine », quand les bénévoles s’en mêlentLa participation à l’origine des musées territoriaux
  • Les comités départementaux de pré-inventaire : une association de forces vives sur le territoire
  • Le rôle pionnier des bénévoles associatifs dans les travaux des services d’archives : entre utilisateurs et producteurs de données
  • Participez ! Impératif présent et autres conjugaisons contemporaines du patrimoine
  • Participatif, collaboratif, crowdsourcing : quels enjeux pour le patrimoine ?

 

Session 2 – Modes et modalités du participatif
La Grande Collecte : quand les souvenirs personnels enrichissent le patrimoine commu
La recherche-collecte « Histoire et Mémoires du Sida » au MNATP (MuCEM

  • La Chambre des visiteurs : un dispositif participati
  • Enrichir les Listes : le public, son patrimoine et sa protection en Angleterre
  • Enrichissement collaboratif des données patrimonialesIndexation et transcription collaboratives dans le monde en réseau des archives aujourd’hui : réussites et enjeux d’avenir
  • Les herbonautes
  • Les dictionnaires historiques et collaboratifs au cœur du projet de service

TABLE RONDE

  • L’Inventaire participatif du patrimoine, un engagement affirmé en Bretagne
  • « Histoire de bahut » : un projet réussi d’inventaire participatif sur le patrimoine des lycées
  • Inventaire participatif du patrimoine culturel immatériel en Centre Ouest Bretagne : du principe à la mise en oeuvre
  • Quels outils participatifs pour le nouveau champ du patrimoine scientifique et technique ?

Ces journées professionnelles furent l’occasion de faire un bilan des opérations réalisées par les institutions patrimoniales et les différents acteurs impliqués, d’en analyser les résultats afin de mieux envisager les perspectives ouvertes par ces nouveaux outils.

 

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